SCV Agrologie ( Canada)

Louis Pérusse est un agronome passionné et reconnu qui se spécialise dans l’approche agroécologique au Québec. Sa passion pour l’agrologie a débuté en 2009 avec une découverte qui allait changer sa vie professionnelle et celle de ses clients agriculteurs. C’est après avoir rencontré Lucien Séguy, ingénieur-agronome français et créateur des systèmes de semis direct sur couverture végétale permanente (SCV), qu’il décida de fonder sa propre entreprise : SCV Agrologie.

Avec Louis Pérusse

Liens à visiter

lucien seguy.org de M. Cédric Cabannes

Ce site est une initiative créée pour rendre hommage à Lucien Séguy et à son oeuvre.
L’objectif est de fédérer une communauté d’agriculteurs qui vont continuer à faire vivre les travaux de Lucien pour inspirer une agriculture durable.

https://agriculture-de-conservation.com/ de Frédéric Thomas

Réflexion sur la biodiversité

Ce terme qui désigne la variété des formes de vies sur terre s’apprécie en considérant la diversité des écosystèmes, des espèces qui les composent ainsi que leurs interactions et niveaux d’organisation. Depuis le sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992, la préservation de la biodiversité est considérée comme un des enjeux essentiels du développement durable et les pays signataires se sont engagés à préserver et restaurer la diversité du vivant. Après l’année de la biodiversité en 2010, une plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) qui réunit un groupe d’experts de manière similaire au GIEC est chargée de conseiller les gouvernements sur cette thématique majeure. Au-delà des raisons éthiques, la biodiversité est essentielle aux sociétés humaines qui en sont complètement dépendantes à travers l’ensemble des services écosystémiques qui nous permettent de vivre.
De nombreuses espèces sont impactées voire menacées par les activités humaines et la sanctuarisation d’espaces naturels est nécessaire pour préserver cette diversité biologique. Cependant et loin de la science, la biodiversité est devenue un terme valise et fourre-tout à la mode où chacun idéalise sa vision de la nature fléchant en même temps ceux qui, soi-disant, la maltraitent : très souvent l’agriculture et les agriculteurs !

Rien ne ressemble à notre biodiversité initiale

C’est exact que pour produire de la nourriture, les chasseurs-cueilleurs qui n’étaient pas sans impacts sur les écosystèmes de l’époque, sédentarisés en agriculteurs, ont progressivement organisé des milieux naturels. L’agriculture est donc devenue l’art d’altérer ou plutôt d’aménager la biodiversité à son avantage. Plus tard, avec le développement du transport et des échanges, les agriculteurs ont déplacé, sélectionné et modifié de nombreuses espèces. Ainsi, la grande majorité de ce que nous cultivons et mangeons aujourd’hui ressemble peu aux espèces locales d’origine et vient d’autres parties du monde. Que ce soient les tomates ou le maïs pour les plus emblématiques, en passant par les céréales, beaucoup d’arbres fruitiers et même la vigne, rien ne ressemble à notre biodiversité initiale. Avec la sélection variétale, et même la création de nouvelles espèces, la biodiversité végétale de nos campagnes s’est certainement enrichie ! De plus, ces plantes sont souvent accompagnées par une activité biologique plus ou moins spécifique et même de ravageurs et de maladies, qui de fait, viennent enrichir la biodiversité locale tout en perturbant les écosystèmes existants.

Grand brassage

Bien entendu, ce grand brassage ne s’est pas fait sans accident. Citons quelques exemples emblématiques : l’introduction du lapin de garenne en Australie, l’arrivée du frelon asiatique, de la coccinelle asiatique (cf TCS 122 de mars/avril/mai 2023) ou l’invasion de plantes comme la jussie qui, après s’être échappée de bassins d’agréments et d’aquariums, est devenue depuis quelques décennies un redoutable envahisseur des milieux naturels humides. Ainsi, en matière de biodiversité, rien n’est vraiment statique mais tout est en perpétuelle évolution et adaptation.

Le sol, écosystème précieux

Par ailleurs, nous sommes sensibles à ce que nous voyons et apprécions comme les animaux, les insectes, les oiseaux mais beaucoup moins à ce qui est petit et caché. À ce titre, les sols sont certainement un réservoir très sous-estimé en matière de biodiversité. Ils n’hébergent pas que des vers de terre, des carabes, des collemboles et des larves d’insectes. On y trouve également des nématodes, des bactéries et des mycorhizes. Lorsque des analyses d’ADN nous révèlent plus de 500 « génotypes » différents de ces précieux champignons auxiliaires dans une petite poignée de terre, rien que ce niveau nous laisse présager de la richesse et de la diversité de cet écosystème précieux. En agriculture, il est bien entendu essentiel d’encourager cette biodiversité même si elle recèle quelques trouble-fêtes comme les taupins, certains nématodes ou autres champignons pathogènes. Ces réseaux trophiques sont essentiels pour décomposer les résidus, recycler la fertilité et la transférer aux végétaux mais aussi organiser la matrice sol qui est leur habitat et réguler une partie des « ravageurs ». Vu sous cet angle, on comprend pourquoi le travail du sol peut être un énorme stress pour cet écosystème et cette biodiversité. Tout en perturbant les horizons, il détruit inévitablement un certain nombre d’individus et souvent les plus gros comme les vers de terre qui sont déjà un écosystème à eux tout seuls. Il déstructure et désorganise profondément le milieu qui va se réchauffer et s’assécher plus rapidement tout en perturbant les connections et échanges entre les êtres vivants. Cependant, en système conventionnel, une autre organisation de vie existe et s’adapte ; elle est seulement différente.
Ce constat nous amène à deux réflexions fondamentales :
- La biodiversité n’a rien de stable et les équilibres naturels, trop souvent mis en avant, ne sont qu’apparence. Il ne s’agit en fait que de déséquilibres continus entre les acteurs qui s’ajustent aux conditions de milieu et les uns par rapport aux autres, donnant cette sensation de stabilité. La vie s’adapte en permanence avec une biodiversité propre à chaque milieu que ce soit une forêt, un champ de blé, une prairie ou même une ville. Inversement, la biodiversité d’un milieu est source de résilience c’est-à-dire de capacité de réaction et d’adaptation par rapport à des changements de conditions.
- Si beaucoup de personnes centrées « individu » et « milieu » cherchent à supprimer les sources d’agression, elles oublient trop souvent la ressource alimentaire qui est la clé de voute de tout écosystème. Les plantes et la photosynthèse qui sont l’entrée de l’énergie dans le vivant sont donc essentielles à ce niveau. Ainsi, en agriculture comme ailleurs, si la diversité végétale est un atout, il ne faut pas négliger la productivité et donc la biomasse laissée au milieu. C’est ici que l’ACS introduit une différence importante avec les autres systèmes de cultures en apportant d’imposants couverts végétaux multi-espèces et une continuité de photosynthèse. C’est cette biomasse qui nourrira en premier les « herbivores » mais aussi toute l’activité collaborative des plantes, comme les insectes qui profitent du nectar et du pollen ou les bactéries des exsudats racinaires. Vient ensuite une horde de décomposeurs et détritivores qui consomment les résidus laissés au sol, les corps et les déjections de la première chaine de consommateurs. Ils seront ensuite relayés par des réseaux très longs et ramifiés d’êtres vivants qui puiseront un peu de l’énergie restante dans les liaisons entre les atomes de carbone tout en restituant à chaque étape une partie des éléments minéraux liés.
Ainsi et tout au long de ce processus, la fertilité mobilisée par les végétaux est redistribuée et le carbone repart dans l’atmosphère sous forme de CO2. Celui-ci est certainement aussi accompagné d’un peu de méthane (CH4) et d’autres GES, vu que les processus de digestion du sol sont assez proches de ceux des polygastriques comme les vaches. Certains laboratoires vont même jusqu’à évaluer l’activité biologique des sols en mesurant leurs niveaux d’émission en CO2. Bien qu’assez futile, c’est simple avec une approche globale et fonctionnelle intéressantes.

Les milieux agricoles ne sont pas sans biodiversité

Nos sociétés doivent donc accepter que les milieux agricoles soient organisés mais ce n’est pas pour cette raison qu’ils sont sans biodiversité. Le bocage, souvent mis en avant comme idéal, n’a rien d’un milieu naturel ; c’est un milieu complètement façonné par l’agriculture. Certes, certains paysages agricoles sont devenus trop monotones, ce qui réduit de fait la biodiversité qu’ils hébergent et il conviendrait de penser corridors et zones de compensation écologique. Cependant de nombreux agriculteurs et beaucoup d’ACSistes cultivent des formes de diversité dans leurs champs qui viennent enrichir la biodiversité générale du territoire.
Un niveau de productivité élevée est essentiel afin de préserver d’autres territoires plus « naturels ». À ce titre, à la révolution française, les forêts n’occupaient plus que 9 millions d’hectares, mais depuis, elles ont pu se développer sur le territoire et continuer de progresser de 20 % depuis 1985 pour atteindre 17 millions d’hectares en 2020, soit une couverture de 31 % du territoire métropolitain. Il s’agit bien d’extension de milieux « naturels » mais avec une biodiversité différente. Une autre partie importante de la surface agricole a été simultanément transformée en villes et infrastructures grignotant de nombreux espaces naturels. Il est donc normal que les mesures comparatives de biodiversité dans le temps donnent des informations différentes sur les insectes et sur les oiseaux reprises de manière alarmiste qui deviennent des vérités pointant seules l’agriculture et la « chimie » comme responsables.

Une mutation s’est opérée

Cependant, en examinant plus en détail les recherches et publications notamment celles du CNRS de mai dernier, on constate que les oiseaux des milieux agricoles ont diminué de 38 % comme ceux des milieux urbains (-29 %) entre 1985 et 2020. Cependant, les oiseaux classés « généralistes » parmi lesquels on retrouve les corbeaux, corneilles, geais, étourneaux, pigeons et bien d’autres ont connu, sur la même période, une croissance de 22 %. C’est donc plus une mutation qui s’est opérée et ces généralistes de moins en moins bien « contrôlés » voire « protégés » sont certainement venus consommer une partie des ressources alimentaires des oiseaux des champs, et faire de plus en plus de dégâts sur les cultures, comme ce fut le cas ce printemps. Cet exemple montre bien qu’en termes de biodiversité, il est très risqué d’avoir une lecture orientée avec des causalités simplistes. Une vision large avec un inventaire de la globalité des interactions s’impose.
Dans le même ordre d’idée, faut-il supprimer le nombre de vaches pour sauver la planète du réchauffement climatique ? Effectivement, nos bovins émettent du CO2 et même un peu de méthane. Comme beaucoup d’herbivores, ils consomment des plantes et donc de la photosynthèse, que nous ne pouvons pas valoriser, pour les transformer en aliments. Ce n’est donc pas du CO2 additif comme celui émis par du charbon ou toute autre énergie fossile, mais un carbone qui est recyclé pour alimenter les écosystèmes et nous-mêmes en énergie solaire. Ces vaches ne sont que les premiers maillons des chaines de recyclage de la matière végétale qui, d’une manière ou d’une autre, devra être décomposée et minéralisée pour restituer la fertilité au système. Intégrées dans cette vue d’ensemble, il n’est pas si sûr que les vaches soient si impactantes.

Faire confiance aux acteurs du quotidien

Limiter le nombre de vaches, c’est également réduire les prairies, sources de biodiversité et points d’abreuvement stratégiques pour beaucoup d’oiseaux et d’insectes en été. C’est aussi réduire les bouses et les tas de fumiers qui sont des multiplicateurs d’insectes très appréciés par les oiseaux. C’est enfin menacer des arbres, des haies et une mosaïque de paysages agricoles favorables à la biodiversité.
Force est de constater que les politiques environnementales, à l’image du cas des bovins, sont de plus en plus animées par des « experts » hors sol avec des approches très orientées. Pire, leurs mesures simplistes deviennent aberrantes pour un regard systémique et peuvent souvent entrainer une aggravation des impacts globaux. Faire confiance aux acteurs du quotidien qui sont les meilleurs observateurs et experts et accepter la complexité du vivant avec une gestion des questions environnementales en compromis est certainement le meilleur moyen d’avancer sereinement et surtout d’avoir un vrai impact local comme global, tangible et durable.

ENCADRÉ
Évolution des flux de carbone et d’azote lors des processus de décomposition et de minéralisation.
Lorsque les résidus organiques (paille, couvert, fourrage, fumier, compost…), qui contiennent environ 45 % de carbone, sont remis au sol, un ensemble d’activité biologique se succède pour consommer cette biomasse, en extraire la matière nécessaire à sa constitution mais aussi à son énergie. Ainsi, en coupant les liaisons carbonées, des plus simples aux plus complexes, ces chaînes de vie vont renvoyer petit à petit dans l’atmosphère le carbone d’entrée tout en libérant les éléments minéraux et entre autres l’azote réutilisable par les plantes.
Sans la présence d’herbivores, les résidus trop carbonés (C/N supérieur à 25) retournés au sol vont entraîner une « faim d’azote » que l’on constate assez souvent en ACS sans la minéralisation du travail mécanique. Outre mobiliser tout l’azote libre du sol, cette activité de décomposition, en quête d’azote pour se multiplier, consomme alors une partie des matières organiques du sol dont le C/N est beaucoup plus bas, libérant ainsi du carbone stocké. C’est en partie pour cette raison que l’incorporation massive de pailles ne contribue pas autant que beaucoup le pensent, à la croissance du taux de MO.
L’intégration des animaux dans le système va bien sûr émettre du carbone (environ 60 % du carbone ingéré) qui est utilisé pour leur métabolisme et leur production. Cependant, cette transition par le rumen et les estomacs des herbivores qualifie (réduit fortement le C/N) la nourriture apportée à l’activité biologique du sol qui, elle, émettra moins de carbone et certainement d’autres GES, limitera les faims d’azote et le déstockage du carbone déjà présent dans les MO du sol avec un retour plus rapide de l’azote et de la fertilité pour plus de photosynthèse future. C’est en partie pour cette raison qu’une prairie productive peut être considérée comme un « puits » de carbone. Malheureusement, sans les vaches, l’affaire sera plus compliquée. C’est aussi pour cette raison que l’élevage pâturant intégré dans les itinéraires ACS, apporte des bénéfices en matière de qualité de sol et retour de fertilité.

Frédéric Thomas

Lucien Séguy

https://www.amicaledesanciensducirad.fr/index.php/vie-de-l-adac/collegues-disparus/seguy-lucien

Hommage de l’amicale des anciens du CIRAD

Notre collègue Lucien Séguy est décédé, le 27 avril 2020, à l’âge de 75 ans à son domicile en France. 

Né en 1945 dans une famille de petits paysans du nord de la Dordogne, fiers de leurs racines et durs à la tâche, Lucien sera le seul de sa fratrie à accéder à l’université et à se former, grâce aux bourses de la République, comme ingénieur agronome ENSAT (Ecole nationale supérieure agronomique de Toulouse) en 1965, suivi d’une spécialisation en pédologie à l’ORSTOM de Bondy.

Il se marie à la fin de ses études avec Jacqueline qui l’accompagnera durant toute sa longue carrière à l’étranger. Son service militaire se déroule en coopération au Sénégal, de 1967 à 1969, d’abord à la station IRAT de Bambey, puis à Sefa, où son premier grand défi sera d’améliorer le travail du sol en traction animale pour la riziculture de la Casamance sur les « sols gris » qui bordent ses nombreux cours d’eau et marigots.

A partir de 1969, il est affecté par l’Irat dans l’Ouest Cameroun à Dschang d’où il monte et accompagne des projets rizicoles pluviaux sur les plaines des M’Bos et de N’Dop avec la Satec, sur lesquels il développe ses études systèmes de culture et amélioration variétale du riz pluvial et irrigué et il mène de front le suivi de projets productifs et des études très originales sur les interactions entre génotype et environnement (interactions entre fertilité des sols, état nutritionnel des plantes et pyriculariose du riz).

Ses réalisations ont intéressé des responsables de la recherche agronomique brésiliens et, fin 1977, Francis Bour, le directeur général de l’IRAT, l’affecte auprès de l’EMBRAPA de l’état du Maranhão. Il sera le premier expert du futur Cirad à être en poste permanent au Brésil où il restera jusqu’à sa retraite. De 1977 à 1982, il monte avec l’aide de Serge Bouzinac des études sur des systèmes de culture pour les petits paysans sans terre à base de riz pluvial en conditions de défriche-brûlis manuelle traditionnelle et en les comparant avec des systèmes mécanisés en traction animale, lesquels furent abandonnés après un an d’étude en raison des risques d’érosion catastrophique qu’ils généraient. En parallèle, Lucien cultive ses passions en appuyant la diffusion des meilleurs systèmes manuels utilisant l’herbicide basés sur les cultures associées (riz + maïs + manioc) suivi de Vigna en fin de saison des pluies et en perfectionnant les variétés de riz pluviales et irriguées pour la zone équatoriale. Ces activités et leurs résultats valent à Lucien et Serge d’être contactés par le centre fédéral de recherches sur le riz, l’EMBRAPA CNPAF de Goiânia. De 1983 à 1989, Lucien et Serge s’attaquent à un milieu totalement différent, les Cerrados du Centre Ouest brésilien, dominés par une grande agriculture mécanisée après défriche de la savane qui substitue rapidement le riz pluvial sur défriche par du soja en monoculture et technologies de culture simplifiées (TCS) généralisé, ce qui induit une érosion dévastatrice. Après un rapide diagnostic, basé sur l’étude du profil cultural, les recommandations sont simples : introduire des systèmes combinant rotations de culture (soja/riz, soja/maïs) et succession annuelle de cultures (riz + sorgho ou mil, soja + maïs ou sorgho ou mil) avec des préparations de sols profondes (labour inversé ou scarification). Ces systèmes de travail du sol plus profond ont eu du succès surtout pour la rénovation de pâturage (sistema barreirão diffusé largement par João Kluthcouski, homologue Brésilien de Lucien). Mais l’avènement du Plantio direto au sud du Brésil a changé le paradigme et à partir de 1985, avec le précieux appui d’un producteur éclairé, Munefumi Matsubara, à la fazenda Progresso, les alternatives en semis direct ont été comparées aux mêmes systèmes avec travail du sol profond ou superficiel : durant les 5 années d’études, les résultats des alternatives en semis direct ont dépassé ceux des systèmes conventionnels avec travail du sol en productivité et en rentabilité, et surtout permettent d’améliorer les teneurs de matière organique des sols, alors que sur la monoculture de soja x TCS ces teneurs s’effondrent. Les techniques de semis direct et de succession de cultures vont rapidement occuper des millions d’hectares, grâce à une diffusion intensive des résultats via les fondations et associations de producteurs.

A partir de 1989, en lien avec Rhône Poulenc, des conventions de recherches sont signées avec diverses entreprises et coopératives du Centre Ouest et du Nord du Brésil (CooperLucas, Varig Agropecuária, Sul América Agropecuária, etc.) pour adapter les techniques de semis direct aux différents acteurs dans ces régions, devenant ainsi les pionniers du semis direct sur cotonnier au Mato Grosso. Lucien Séguy a amélioré les concepts du semis direct sur couverture végétale permanente (SCV). Il a aussi créé de nouvelles alternatives SCV sur couvertures vivantes, encore plus performantes (soja sur pelouse de Tifton, maïs sur Arachis pintoï). Avec AgroNorte, Lucien est aussi revenu à ses premières amours : la génétique riz pluvial et une variété, le CIRAD 141 qui a couvert des centaines de milliers d’ha pendant des années au Mato Grosso.

Les partenariats au Brésil se sont élargis à partir de 2002 aux universités (USP, UEPG) ainsi qu’à IMA- MT, Institut Mato-grossense du coton pour la partie des systèmes de semis direct cotonniers et le développement des mélanges de plantes améliorant la vie biologique et la fertilité des sols. Avec le Dr João Carlos Sá, de l’université de Ponta Grossa, spécialiste du semis direct au Brésil, ils organisent des cours de formation aux techniques de semis direct durant 4 ans, permettant d’initier les partenaires du Cirad travaillant avec nos équipes sur les terrains du Sud. Il a reçu le titre de Docteur Honoris Causa de l’UEPG.

Parallèlement à ces travaux au Brésil, Lucien Séguy réalise chaque année de multiples missions d’appui et d’orientation dans de nombreux pays tropicaux d’Afrique et d’Asie, visant à diffuser et à adapter dans le monde tropical ces nouvelles technologies mises au point au Brésil avec échanges de matériels végétaux entre les différents continents.

À sa retraite, en 2009, il ouvre de nouveaux terrains de recherche : des réseaux se montent qu’il anime, partageant sa vision, ses idées et sa créativité, en France, autour d’agriculteurs pionniers des SCV convaincus par ses travaux tropicaux dès le milieu des années 90, puis au Québec, à l’invitation d’un agronome, Louis Pérusse, qui lui demande un appui pour développer les SCV… sous couvert de neige. Sa connaissance fine des plantes lui permet de proposer des combinaisons stimulant de multiples fonctions écosystémiques : fixation azotée par les légumineuses, stimulation des symbioses microbiennes et des vers de terre, labour biologique, contrôle des adventices par effets allélopathiques, etc… Il poursuit également ces axes de recherche au sud du Brésil, avec de jeunes agronomes qui diffusent ces systèmes à base de couverts multifonctionnels sur des dizaines milliers d’ha.

Lucien Séguy a eu une carrière scientifique exceptionnelle par ses applications, passant de la pédologie à l’agronomie puis à l’amélioration variétale et ceci dans toutes les écologies. Il a su avant bien d’autres travailler « en milieu réel », plutôt qu’en station. Il a formé, conseillé et orienté de nombreux agronomes du Cirad et de ses partenaires dans le monde qui vont se sentir un peu orphelins. Un de ses préceptes les plus marquants était de faire travailler la nature à notre profit, c’est la grande force des SCV qu’il a créés et diffusés dans le monde entier. Remettant en cause les fondements de la révolution verte, il a contribué aux bases d’une agriculture renouvelée et à la fondation de cette transition agroécologique dont le Cirad a depuis fait une de ses thématiques stratégiques.

Lucien était un homme entier, cultivé, charismatique, passionné jusqu’à l’excès. Préférant parfois l’intuition à la démonstration, il ne laissait personne indifférent. Erik Orsenna, que Lucien avait promené sur ses terrains au Brésil, le décrit comme un « moine soldat » dans son livre « Voyage aux pays du coton ». Mais si certains étaient réticents face à ses comportements parfois tranchés, nul ne peut nier que Lucien a été un agronome hors pair, doté d’une culture encyclopédique et d’une capacité exceptionnelle d’observation, capable de porter un diagnostic pertinent tant sur les situations de production que sur les gestes techniques. Il avait la passion de trouver des solutions aux problèmes concrets des paysans, aux « ploucs » dont il se disait si fier de faire partie. Tout au long de sa carrière, il a fondé une école de pensée avec une vision globale de l’agronomie dont le Cirad est redevable et qu’il continue à enrichir en empruntant les chemins ouverts par cet innovateur d’exception.

Les agricultures tropicales, la recherche agronomique en général, et le Cirad en particulier, lui doivent beaucoup et sa disparition laisse un grand vide. Nous avons tous une pensée amicale et solidaire pour Jacqueline, sa femme, et ses enfants Sandrine et Yannick qui l’ont soutenu et soigné durant les derniers mois de sa longue maladie.

1977 Ouest Cameroun
Riz pluvial Goiania BRÉSIL 1986
1980 Bouaké

SCV au Canada avec Louis Pérusse

Le copropriétaire de la bergerie Épiphanoise, Étienne Langlois, a mis en place la méthode SCV dans son entreprise en 2021, après avoir vécu d’importants problèmes de sécheresse.

« Un de nos objectifs, c’est d’avoir aucun travail du sol », affirme le copropriétaire.

Il voulait aussi améliorer ses rendements de maïs : « On sème des cultures intercalaires : on a du radis, des trèfles, entre les rangs. Ça nous aide. Dans le fond, le trèfle, il fixe de l’azote pour l’année d’ensuite. Justement pour réduire nos besoins d’intrants pour l’année suivante. »

Ça s’est avéré être une bonne décision pour son entreprise :

« On a 40 à 50% plus de rendements qu’une prairie conventionnelle. »

Une méthode qui voyage

C’est l’agronome Louis Pérusse qui a popularisé ce système de semis directs sur couverture végétale permanente, autrement appelé SCV : « C’est vraiment une voie qui s’ouvre aux agriculteurs au Québec », affirme-t-il.

La méthode a fait du chemin dans la région : « Y’a un engouement vraiment dans le Bas-Saint-Laurent, une belle réponse, une ouverture des producteurs », ajoute monsieur Pérusse.

Une expérience concluante

Le SCV a pour but d’éliminer le travail des sols et de limiter la sécheresse. Un phénomène qui se fait de plus en plus courant avec les changements climatiques : « Les producteurs qui ont adopté cette approche-là sont beaucoup plus résilients aux changements climatiques, à l’augmentation des coûts d’intrants agricoles. Donc ils sont beaucoup mieux outillés. »

Et les résultats sont assez surprenants : « Y’a des entreprises qu’en 2 ans, on a enlevé tout travail de sol au niveau des parcelles, et certaines entreprises, on est en mesure de doubler les rendements de foin. »

Pour le producteur ovin, l’expérience est concluante : « Nous, c’est sûr que la santé de sols s’est améliorée. L’objectif c’est d’avoir aucun sol à nu l’automne. On a des sols vivants en permanence. Nous c’est sûr qu’on ne retournerait pas en arrière là-dessus », conclut monsieur Langlois.

4pour 1000

https://4p1000.org/

Stéphane Lefoll , en proposant le 4 pour 1000 avait quelque peu gentiment « énervé » Lucien Séguy qui nous expliquait souvent qu’en SCV on visait plutôt les 25 pour 1000 ….

Les activités humaines émettent d’énormes quantité de dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère, ce qui renforce l’effet de serre et accélère le changement climatique. Les sols mondiaux contiennent 2 à 3 fois plus de carbone que l’atmosphère. Augmenter ce stock de carbone de 4 pour 1000 (0.4%) par an dans les 30-40 premiers centimètres du sol, permettrait de stopper l’augmentation de la quantité de CO2 dans l’atmosphère. C’est ce que propose l’initiative 4 pour 1000, les sols pour la sécurité alimentaire et le climat.