Hubert Charpentier

Hubert Charpentier était un agronome et pionnier français de l’agriculture de conservation des sols, particulièrement connu pour son travail sur le semis direct sous couverture végétale (SDCV). Il était effectivement un collègue proche de Lucien Séguy, le célèbre agronome français qui a développé ces techniques au CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement). Ensemble, avec leurs équipes d’agronomes, ils ont collaboré pendant de nombreuses années au sein du CIRAD, en adaptant et en diffusant ces méthodes durables, inspirées des écosystèmes tropicaux, à divers contextes agricoles, y compris en France et dans les pays du Sud. Leur approche mettait l’accent sur la préservation des sols, la réduction du travail du sol et l’utilisation de couvertures végétales pour améliorer la fertilité et la résilience face au changement climatique.

Hubert Charpentier Hubert Charpentier est né le 25 août 1952 dans la région berrichonne (Indre, au sud d’Issoudun), sur une ferme familiale exploitée sur des plateaux argilo-calcaires. Il a grandi dans ce milieu rural, ce qui l’a naturellement orienté vers l’agronomie. –

Formation et débuts professionnels: Après des études en agronomie, il rejoint le CIRAD dans les années 1980. Il intègre l’équipe de Lucien Séguy, où il passe environ 20 ans à développer le semis direct sous couverture végétale, principalement sous les tropiques. Son travail porte sur des méthodologies de « recherche-action » co-construites avec les agriculteurs, adaptées aux contextes de subsistance (comme à Madagascar, où il met en place des dispositifs de terrain pour former des agronomes locaux). Il contribue à l’adaptation de ces techniques aux grandes exploitations mécanisées, comme celles des Cerrados au Brésil, en se concentrant sur la régénération des sols, la couverture permanente et la biodiversité végétale. –

Retour en France et application pratique : À partir de 2000, Hubert reprend la ferme familiale de 175 hectares en Champagne berrichonne. Il y applique et innove dans les principes du SDCV, en commençant par des couvertures mortes (paillis), puis en évoluant vers des couvertures vives adaptées à la variabilité climatique locale. Avec le soutien de Lucien Séguy et d’autres pionniers français (comme Jean-Claude Quillet ou Noël Deneuville), il met au point des systèmes résilients, notamment la culture du blé sur couverture de luzerne et lotier corniculé. Cela devient un pilier de rotations performantes, minimisant les intrants et préservant les sols argilo-calcaires. Ses expérimentations servent de support à des formations pour agriculteurs et chercheurs en France. –

Héritage et fin de vie : Reconnu pour sa générosité et son humour, Hubert Charpentier forme de nombreux professionnels et partage son expertise lors de missions internationales. Il décède le 4 avril 2022, laissant un legs durable dans l’agriculture durable. Des hommages collectifs, comme des webinaires organisés par Ver de Terre Production en janvier 2023, soulignent son impact aux côtés de Lucien Séguy (décédé en 2020). Son travail continue d’inspirer les pratiques SDCV en Europe et au-delà, favorisant une agriculture plus écologique et autonome.

La couverture permanente avec de la luzerne :

Une innovation clé d’Hubert Charpentier

Hubert Charpentier, après ses années au CIRAD où il a développé des systèmes SDCV adaptés aux contextes tropicaux (Brésil, Madagascar, Cameroun, etc.), a ramené ces principes en France pour les adapter aux sols argilo-calcaires de la Champagne berrichonne. L’objectif était de maintenir une couverture végétale permanente sur les sols pour réduire l’érosion, améliorer la fertilité, stocker du carbone et limiter l’usage d’intrants chimiques. – La luzerne (Medicago sativa), une légumineuse pérenne, est devenue un pilier de ses systèmes. Contrairement aux couverts temporaires ou morts (comme le paillis), la luzerne vivante reste en place toute l’année, offrant une couverture continue et des bénéfices agronomiques multiples.

Pourquoi la luzerne

Fixation d’azote : En tant que légumineuse, la luzerne capte l’azote atmosphérique via ses nodosités racinaires, enrichissant naturellement le sol et réduisant le besoin d’engrais azotés pour les cultures suivantes.

Protection du sol: La luzerne forme un couvert dense qui protège le sol contre l’érosion, limite le ruissellement et maintient l’humidité, ce qui est crucial dans les contextes de sécheresse ou de pluies intenses.

Amélioration de la structure du sol : Ses racines profondes (pouvant atteindre plusieurs mètres) décompactent le sol, favorisent l’infiltration de l’eau et stimulent l’activité biologique (vers de terre, micro-organismes). Concernant ce point, le système racinaire profond de la luzerne entre très peu en concurrence des céréales et autres cultures pour l’eau….

Résilience climatique : La luzerne, résistante à la sécheresse et pérenne, s’adapte bien aux variations climatiques, ce qui en fait une alliée pour les systèmes agricoles face au changement climatique.

Production complémentaire : La luzerne peut être récoltée pour le fourrage ou laissée en place comme couvert, offrant une flexibilité économique.

Mise en œuvre dans les systèmes d’Hubert Charpentier

Hubert a développé des rotations culturales intégrant la luzerne comme couverture permanente, notamment en association avec des cultures principales comme le blé. Par exemple, il semait du blé directement dans une luzerne vivante, en utilisant des techniques de semis direct pour minimiser le travail du sol. Il combinait souvent la luzerne avec d’autres espèces, comme le lotier corniculé pour diversifier les couverts et maximiser les bénéfices agronomiques (résilience, biodiversité, complémentarité des racines).le lotier convient mieux aux sols plus acides de sa ferme berrichonne.

Pour gérer la luzerne, il utilisait des techniques comme le roulage ou un léger broyage pour contrôler sa croissance sans la détruire, permettant à la culture principale de s’établir tout en maintenant le couvert vivant. – Ce système demandait une maîtrise technique fine, notamment pour ajuster les densités de semis, les dates d’implantation et la gestion des adventices, qu’il abordait lors de ses formations, comme celle du 7 mars 2017 organisée par la Chambre d’agriculture Alsace dans le cadre du programme Life Alister au Lycée agricole d’Obernai.

Impact et diffusion via les formations

En tant que membre d’un CETA (Centre d’études techniques agricoles), Hubert partageait ses expériences avec d’autres agriculteurs, favorisant une réflexion collective sur les pratiques durables. Ses formations, mettaient en avant l’utilisation de la luzerne dans le SDCV, en insistant sur la simplicité et l’accessibilité de la technique pour les agriculteurs, même en contextes non mécanisés. – L’adaptation aux contraintes locales (climat, type de sol, ressources disponibles). – Les bénéfices environnementaux (réduction des intrants, séquestration du carbone, biodiversité). – Ces sessions, souvent co-organisées avec des institutions comme les chambres d’agriculture, s’appuyaient sur des démonstrations pratiques et des retours d’expérience de sa ferme de 175 hectares en Champagne berrichonne.

La « marque de fabrique » d’Hubert

La luzerne comme couverture permanente était emblématique de son approche, car elle incarnait son ambition de créer des systèmes agricoles simples, autonomes et résilients.

Hubert combinait une rigueur scientifique (issue de son expérience au CIRAD) avec une approche pragmatique, adaptée aux réalités des agriculteurs. – Son travail sur la luzerne s’inscrivait dans une vision plus large, influencée par Lucien Séguy, de mimétisme des écosystèmes naturels, où le sol est toujours couvert et la biodiversité fonctionnelle est maximisée. – Sa capacité à vulgariser des concepts complexes et à les rendre applicables, même pour des agriculteurs novices en SDCV, a fait de lui une figure respectée,

Jusqu’à son décès en avril 2022, Hubert Charpentier a continué à promouvoir la luzerne comme un outil clé pour l’agriculture de conservation, influençant des agriculteurs en France et à l’international. Aujourd’hui, ses enfants pérennisent sur la ferme familiale cette approche, notamment via son fils Hervé qui gère l’exploitation et maintient les principes du semis direct sous couverture végétale, en adaptant les systèmes à la Champagne berrichonne. Son approche a inspiré des initiatives comme celles de Ver de Terre Production, qui a rendu hommage à son travail et à celui de Lucien Séguy dans des webinaires posthumes. – La luzerne reste aujourd’hui une référence dans les systèmes SDCV, notamment pour les agriculteurs cherchant à concilier productivité, durabilité et résilience. En résumé, Hubert Charpentier a fait de la luzerne un pilier de ses systèmes agricoles, en développant des techniques de couverture permanente qui allient productivité et respect de l’environnement. Ses formations, ont permis de diffuser ces pratiques, en s’appuyant sur son expérience au CIRAD et sur sa ferme.

Sa « marque de fabrique » réside dans cette combinaison de savoir scientifique, d’innovation pratique et de transmission pédagogique, qui continue d’inspirer l’agriculture durable, y compris au travers de l’engagement de ses enfants.

« Un sol compacté, c’est la calamité » : comment régénérer nos terres ?

Olivier Husson, agronome spécialisé en agriculture tropicale, partage 40 ans d’expérience sur la recherche et la mise en œuvre de l’agriculture régénératrice, de Madagascar au Vietnam. Il retrace son parcours, depuis ses débuts avec Lucien Séguy sur le semis direct jusqu’à la promotion de l’agriculture de conservation, basée sur le non-labour, le couvert végétal permanent et la diversité culturale. Husson souligne l’importance d’adapter les principes universels aux contextes locaux, en s’appuyant sur une recherche pragmatique et une observation fine des écosystèmes. Il aborde des concepts clés comme le potentiel Redox pour piloter les cultures, le rôle des plantes dans la création des sols, et les seuils critiques de matière organique pour la résilience des systèmes agricoles. L’entretien explore aussi les défis sociaux, culturels et fonciers qui freinent la transition agroécologique, tout en mettant en lumière des succès, comme l’adoption massive de ces pratiques au Vietnam. Une discussion inspirante sur la coopération entre science, terrain et société pour restaurer durablement les sols et transformer l’agriculture.

Hommage à Hubert Charpentier

Nous sommes dans la tristesse d’annoncer le décès de notre ancien collègue et ami, Hubert Charpentier qui nous a quitté le 4 Avril 2022.

D’origine berrichonne, Hubert nait le 25 Août 1952 ; il grandit sur la ferme familiale située sur les plateaux argilo-calcaires de l’Indre, au Sud d’Issoudun. Diplôme d’ingénieur agronome en poche (ENSA de Rennes, 1974), il part en 1978 en tant que volontaire du service national en Guyane française sur le jeune polder rizicole de Mana. Le dispositif de recherche est encore modeste et lui permet d’expérimenter une approche… essentiellement cynégétique de la riziculture !

En 1980, Hubert intègre l’IRAT pour une première affectation à Madagascar, auprès de la Société Malgache d’Aménagement du Lac Alaotra (SOMALAC). Jusqu’en 1986, il est en charge de la recherche d’accompagnement pour les rizicultures à maîtrise d’eau partielle et les systèmes de culture pluviaux. Il conduit des expérimentations avec les agriculteurs visant à l’amélioration des systèmes de culture et de production à l’échelle des terroirs villageois en recoupant systématiquement l’ensemble des unités morpho-pédologiques composants les paysages. Ces approches de recherche-action constituent une première déclinaison en contexte d’agriculture de subsistance des méthodologies de « création-diffusion-formation » conçues et déployées au Brésil par Lucien Séguy sur les grandes exploitations mécanisées des Cerrados. Elles couplent, pour chaque agroécologie, la conception des systèmes de cultures, notamment avec l’intégration de culture de blé et de haricot en contre saison, avec leur ajustement thématique (sélection variétale, fumure minérale …). Cette articulation entre composantes systémiques et thématiques organise la production de connaissance sur les performances et les conditions de la durabilité des systèmes et débouche sur des mécanismes expérimentaux d’accès au crédit et intrants. Ses travaux font l’objet d’une synthèse du Cirad intitulée « Des chercheurs chez les paysans » à un moment où l’approche participative commençait à émerger au niveau international. Ils constituent une contribution décisive dans la diffusion de système de culture à base de riz pluvial, dans la région du Lac Alaotra. Dans cette région il continuera à développer son approche cynégétique du milieu naturel, se spécialisant sur les Anatidae de bas-fonds.

A partir de 1987, il rejoint l’Institut des Savanes (IDESSA, intégré au CNRA en 1998) à Bouaké pour travailler sur la fixation, par des voies agrobiologiques de l’agriculture à base d’annuelles, en zone forestière et de savanes. Des dispositifs pérennisés en milieu paysan, couvrant plusieurs dizaines d’hectares, sont développés à Tcholelevogo au Nord en pays Senoufo, et dans le centre, à Brobo, à l’Est de Bouaké (Agriculture et développement n°21, 1999). Ils ouvrent les voies de restauration accélérée des sols sous jachère par introduction de couverts végétaux et de gestion durable et continue des systèmes de culture en semis direct sur des couverts (SCV) morts ou vivants. Ces dispositifs constituent les premières expériences à grandes échelles d’agriculture de conservation en Afrique de l’Ouest ; ils soulignent la nécessité de coupler le développement de ces techniques avec l’embocagement et une gestion concertée des terroirs pour redéfinir les voies d’intégration avec l’élevage et contrôler les feux.

I

l revient à Madagascar auprès de l’ONG TAFA de 1998 à 2005, année où il quitte le Cirad. Il conçoit et pilote avec les agronomes malgaches de TAFA des dispositifs de référence en appui au développement des techniques de SCV sur la côte Est (Manakary, Mananjary), au Lac Alaotra (grenier à riz du pays) ainsi que dans l’Ouest (Morondava) et le Sud-Ouest (Tuléar) de l’île. Ce réseau est complété par les expériences de TAFA et du CIRAD (Roger Michellon) sur les Hauts Plateaux et dans le Moyen-Ouest. Il permet de créer et évaluer les performances agro-techniques et économiques de systèmes de cultures agroécologiques à base de couvert végétaux en adressant la diversité des grands agroécosystèmes cultivés à l’échelle du pays et la variabilité des réalités techniques, économiques et sociales du monde rural. Les acquis de ces travaux et ceux qui les ont précédés ont été capitalisés dans un manuel technique du Semis Direct à Madagascar, très complet, pour lequel il a joué un rôle clef de conceptualisation et de structuration. Les dispositifs de terrain qu’il a mis en place ont servi de support de formation à de nombreux agronomes, qu’ils soient malgaches ou français. Chaque mission de terrain étant pour Hubert l’occasion de partager généreusement son expertise agronomique.

A partir de 2000, il reprend la ferme familiale et s’attache à y développer des systèmes d’Agriculture de Conservation adaptées au contexte de la Champagne berrichonne, d’abord à base de couverture morte ; puis, face à la variabilité climatique, il met au point, avec d’autres agriculteurs pionniers de l’agriculture de conservation en France et avec l’appui de Lucien Séguy, la conduite du blé sur couverture vive de luzerne et lotier corniculé qui devient un élément central d’un système de culture performant et résilient. Dans chacun des termes de la rotation, il conserve des bandes sous travail du sol faisant de sa ferme un des rares dispositifs de référence en France sur une agriculture de conservation parfaitement maîtrisée. Au cours des dix dernières années, Hubert s’est employé à partager son expérience et ses savoir-faire à travers des formations d’agriculteurs et des vidéos, dont certaines totalisent plus de cent mille vues.

Sa très grande capacité de travail, sa vivacité d’esprit, sa grande connaissance de la nature et son humour décapant en faisaient un chercheur hors pair et un collègue auprès duquel on s’enrichissait chaque jour.

Nous saluons la mémoire d’un homme de conviction qui a eu une contribution significative à la réalisation de nos missions d’innovation technique et de formation des partenaires du Sud. Nous avons une pensée amicale et solidaire pour Dominique, son épouse, et Stéphanie, Hervé et Pascaline, ses enfants, ainsi que ses petits-enfants.

Stéphane BOULAKIA