Les SCV sont une solution performante pour restaurer la biodiversité et maximiser la photosynthèse.


1. Mise en œuvre des SCV en France : principes et pratiques

  • Définition et objectifs des SCV :
    Les SCV consistent à maintenir une couverture végétale permanente sur les sols agricoles, y compris entre les cultures principales. Cela inclut des cultures intermédiaires (ex. : trèfle, luzerne, moutarde, phacélie), des engrais verts, ou des associations de plantes (ex. : agroforesterie, cultures associées). Les objectifs sont :
    • Réduire l’érosion et le lessivage des nutriments.
    • Augmenter la matière organique du sol et la séquestration du carbone.
    • Favoriser la biodiversité fonctionnelle (micro-organismes, pollinisateurs, auxiliaires).
    • Améliorer la résilience des sols face au changement climatique.
  • Mise en œuvre pratique :
    • Choix des espèces : Les agriculteurs sélectionnent des mélanges d’espèces adaptées au climat et au sol (ex. : légumineuses comme le trèfle pour fixer l’azote, graminées pour structurer le sol, crucifères comme la moutarde pour lutter contre les bioagresseurs).
    • Périodes de couverture : Les SCV sont implantés entre deux cultures principales (interculture) ou en association avec la culture principale (ex. : semis sous couvert).
    • Techniques culturales : Semis direct sous couvert, réduction du labour, et gestion des résidus pour maintenir une couverture permanente.
    • Aides financières : En France, les SCV sont encouragés par la PAC (Politique Agricole Commune) via les « Surfaces d’Intérêt Écologique » (SIE) et les Mesures Agro-Environnementales et Climatiques (MAEC). Cependant, ces aides restent souvent insuffisantes pour une adoption massive.
  • Freins à l’adoption :
    • Coût initial des semences et du matériel (ex. : semoirs adaptés).
    • Manque de connaissances techniques chez certains agriculteurs.
    • Risques perçus : concurrence avec la culture principale, gestion des adventices, ou dégâts de rongeurs (ex. : campagnols).
    • Manque de temps pour implanter et détruire les couverts dans des rotations courtes.
  • Solutions pour lever les freins :
    • Formations et accompagnement
    • Partage d’expériences entre agriculteurs (ex. : GIEE – Groupements d’Intérêt Économique et Environnemental).
    • Subventions plus incitatives pour couvrir les coûts initiaux.

2. Exemples de réussite des SCV en France

  • Exemple 1 : Le GIEE « À vos couverts ! » dans le Gers (Occitanie)
    • Contexte : Dans les coteaux argilo-calcaires du Gers, les agriculteurs ont mis en place des SCV pour lutter contre l’érosion et réduire la dépendance aux intrants chimiques.
    • Pratiques : Mélanges de couverts végétaux (légumineuses, graminées, crucifères) implantés en interculture, associés à des techniques de semis direct.
    • Résultats :
      • Réduction de l’érosion de 30 à 50 % (source : GIEE Gers).
      • Augmentation de la biodiversité des sols (vers de terre, collemboles) et des auxiliaires (ex. : carabes).
      • Économies d’azote grâce aux légumineuses, compensant partiellement les coûts des semences.
    • Impact sur la photosynthèse : Les couverts prolongent la période de photosynthèse, augmentant la capture de carbone de 0,5 à 1 tonne par hectare et par an (source : INRAE).
  • Exemple 2 : Projet « CETA D’OC » en grandes cultures (Occitanie)
    • Contexte : Mise en œuvre de SCV basés sur la conservation des sols dans des systèmes de grandes cultures.
    • Pratiques : Couverture permanente avec des mélanges multi-espèces (ex. : trèfle, vesce, seigle), associée à des rotations longues.
    • Résultats :
      • Augmentation de 21 % de la biodiversité associée (insectes, oiseaux) par rapport à des parcelles sans couvert (source : CIRAD).
      • Réduction de 20 % des apports d’engrais azotés grâce à la fixation d’azote par les légumineuses.
      • Amélioration de la structure du sol, avec une meilleure infiltration de l’eau (réduction des ruissellements).
    • Impact sur la photosynthèse : Les couverts multi-espèces augmentent la biomasse végétale, renforçant la séquestration du carbone.
  • Exemple 3 : Semis direct sous couvert permanent en Normandie
    • Contexte : Des agriculteurs normands ont adopté le semis direct sous couvert pour réduire le travail du sol et protéger la biodiversité.
    • Pratiques : Couverture permanente avec des mélanges de trèfle, luzerne et ray-grass, associés à des cultures principales (blé, maïs).
    • Résultats :
      • Augmentation de 37 % de la biodiversité liée aux rotations culturales (source : INRAE).
      • Réduction de 50 % de l’érosion hydrique dans les parcelles en pente.
      • Moins de dépendance aux produits phytosanitaires grâce à la régulation naturelle des bioagresseurs.
    • Impact sur la photosynthèse : Les couverts prolongent la période de photosynthèse annuelle, augmentant la production de biomasse de 10 à 20 % (source : CIRAD).

3. Impact chiffré des SCV sur la biodiversité

  • Augmentation globale de la biodiversité :
    • Selon une étude de l’INRAE (2022), l’inclusion de couverts végétaux en interculture est associée à une augmentation de 21 % de la biodiversité (insectes, oiseaux, micro-organismes).
    • Les rotations culturales diversifiées avec des SCV augmentent la biodiversité de 37 % par rapport à des systèmes conventionnels (source : INRAE).
    • Les SCV multi-espèces (ex. : mélange de 5 à 10 espèces) attirent jusqu’à 50 % d’espèces pollinisatrices en plus (abeilles, bourdons) par rapport à des parcelles sans couvert (source : CIRAD).
  • Biodiversité fonctionnelle :
    • Les SCV favorisent les auxiliaires de culture (ex. : carabes, syrphes) qui régulent les bioagresseurs. Une étude montre une réduction de 63 % des populations de ravageurs grâce à la diversification végétale (source : CIRAD).
    • Les légumineuses dans les SCV augmentent la présence de bactéries fixatrices d’azote (ex. : Rhizobium), améliorant la fertilité des sols et réduisant les apports d’engrais chimiques.
  • Impact sur les sols et le climat :
    • Les SCV augmentent la teneur en carbone organique des sols de 13 % en moyenne (source : CIRAD).
    • La couverture végétale réduit les pertes en nitrates de 30 à 50 % (source : INRAE), limitant la pollution des rivières.
    • Les SCV augmentent la résilience des sols face aux sécheresses, avec une amélioration de 50 % de la qualité de l’eau infiltrée (source : CIRAD).
  • Comparaison avec les haies :
    • Les haies augmentent la biodiversité locale (corridors écologiques, habitats pour oiseaux), mais leur impact est limité à 10-15 % de la surface agricole (source : INRAE).
    • Les SCV, en couvrant 100 % des surfaces cultivées, ont un effet systémique, avec une augmentation de la biodiversité associée de 24 % en moyenne (source : CIRAD).
    • 1. Les haies : un outil historique avec des bénéfices, mais des limites
    • Rôle historique des haies :
      Effectivement, les haies ont été historiquement plantées en France, notamment à partir du Moyen Âge, pour délimiter les parcelles, cloisonner les animaux (bovins, ovins) et protéger les cultures des vents. Elles ont joué un rôle clé dans le bocage traditionnel (ex. : Normandie, Bretagne, Vendée). Cependant, leur fonction première n’était pas la biodiversité, mais plutôt l’utilité agricole et foncière.
    • Bénéfices des haies pour la biodiversité et les sols :
      • Biodiversité : Les haies offrent un habitat pour de nombreuses espèces (oiseaux, insectes, petits mammifères) et servent de corridors écologiques, facilitant les déplacements de la faune. Elles abritent également des auxiliaires de culture (ex. : coccinelles, syrphes) qui limitent les ravageurs.
      • Protection des sols : Elles réduisent l’érosion éolienne et hydrique, limitent le ruissellement et favorisent l’infiltration de l’eau.
      • Photosynthèse et climat : Les haies captent du carbone (bien que leur biomasse soit limitée) et contribuent à la régulation thermique locale.
    • Limites des haies pour la biodiversité :
      • Biodiversité limitée par la composition : Si les haies sont monospécifiques (ex. : uniquement du hêtre ou du charme), leur apport à la biodiversité est réduit. Seules les haies diversifiées (arbres, arbustes, plantes grimpantes) sont réellement efficaces.
      • Surface restreinte : Les haies occupent une surface linéaire, ce qui limite leur impact global comparé à une couverture végétale sur l’ensemble des parcelles.
      • Conflits avec l’agriculture intensive : Les haies sont souvent perçues comme des obstacles par les agriculteurs intensifs, car elles réduisent la surface cultivable et compliquent le passage des machines. Cela explique leur arrachage massif dans les années 1950-1970 (remembrement).
      • Effet localisé : Les haies améliorent la biodiversité à l’échelle de la parcelle, mais elles ne compensent pas la perte de biodiversité liée à l’uniformisation des paysages agricoles.
    • 2. Les Systèmes de Couverture Végétale (SCV) : une approche plus performante pour la biodiversité
    • Principe des SCV :
      Les SCV consistent à maintenir une couverture végétale permanente sur les sols agricoles, y compris entre les cultures principales. Cela inclut des cultures intermédiaires (ex. : trèfle, luzerne, moutarde),

4. Conclusion et recommandations

  • Les SCV sont une solution performante et systémique

Impact chiffré des SCV

Voici un résumé détaillé et chiffré des impacts des Systèmes de Couverture Végétale (SCV) sur la biodiversité, les sols, le climat et l’agriculture, basé sur des études scientifiques et des données récentes, notamment en France. Ces chiffres illustrent pourquoi les SCV sont une solution performante pour maximiser la photosynthèse, protéger les écosystèmes et améliorer la durabilité agricole.

1. Impact sur la biodiversité

  • Augmentation globale de la biodiversité :
    • Les SCV en interculture (ex. : couverts végétaux entre deux cultures principales) augmentent la biodiversité associée (insectes, oiseaux, micro-organismes) de 21 % par rapport à des parcelles sans couvert (source : INRAE, 2022).
    • Les rotations culturales diversifiées avec des SCV augmentent la biodiversité de 37 % par rapport à des systèmes conventionnels (source : INRAE).
    • Les SCV multi-espèces (ex. : mélange de 5 à 10 espèces, incluant légumineuses, graminées, crucifères) attirent jusqu’à 50 % d’espèces pollinisatrices en plus (abeilles, bourdons, papillons) par rapport à des parcelles sans couvert (source : CIRAD).
  • Biodiversité fonctionnelle :
    • Les SCV favorisent les auxiliaires de culture (ex. : carabes, syrphes, coccinelles) qui régulent les bioagresseurs. Une étude montre une réduction de 63 % des populations de ravageurs grâce à la diversification végétale (source : CIRAD).
    • Les légumineuses dans les SCV (ex. : trèfle, luzerne) augmentent la présence de bactéries fixatrices d’azote (ex. : Rhizobium), améliorant la fertilité des sols et réduisant les apports d’engrais chimiques.
    • Les SCV augmentent la densité de vers de terre de 30 à 50 %, ce qui améliore la structure du sol et favorise la biodiversité souterraine (source : INRAE).
  • Comparaison avec les haies :
    • Les haies augmentent la biodiversité locale (corridors écologiques, habitats pour oiseaux), mais leur impact est limité à 10-15 % de la surface agricole (source : INRAE).
    • Les SCV, en couvrant 100 % des surfaces cultivées, ont un effet systémique, avec une augmentation de la biodiversité associée de 24 % en moyenne (source : CIRAD).

2. Impact sur les sols

  • Réduction de l’érosion :
    • Les SCV réduisent l’érosion hydrique de 30 à 50 % dans les parcelles en pente, grâce à la couverture végétale qui limite le ruissellement (source : GIEE Gers, INRAE).
    • L’érosion éolienne est réduite de 40 % dans les zones exposées, grâce à la protection des racines et des résidus végétaux (source : CIRAD).
  • Augmentation de la matière organique :
    • Les SCV augmentent la teneur en carbone organique des sols de 13 % en moyenne sur 5 à 10 ans, grâce à la décomposition des résidus végétaux (source : CIRAD).
    • Les couverts multi-espèces (ex. : trèfle, seigle, moutarde) augmentent la biomasse souterraine (racines) de 20 à 30 %, contribuant à la séquestration du carbone (source : INRAE).
  • Réduction des pertes de nutriments :
    • Les SCV réduisent les pertes en nitrates (lessivage) de 30 à 50 %, limitant la pollution des rivières et des nappes phréatiques (source : INRAE).
    • Les légumineuses dans les couverts fixent jusqu’à 50 à 150 kg d’azote par hectare et par an, réduisant les besoins en engrais chimiques (source : CIRAD).
  • Amélioration de la structure et de la résilience des sols :
    • Les SCV améliorent l’infiltration de l’eau de 50 %, réduisant les risques d’inondations et de sécheresses (source : CIRAD).
    • Les sols sous SCV sont 20 % plus résistants à la compaction, grâce à l’activité des racines et des micro-organismes (source : INRAE).

3. Impact sur le climat et la photosynthèse

  • Augmentation de la photosynthèse :
    • Les SCV prolongent la période de photosynthèse annuelle, augmentant la production de biomasse végétale de 10 à 20 % par rapport à des parcelles sans couvert (source : CIRAD).
    • Les couverts multi-espèces augmentent la capture de carbone de 0,5 à 1 tonne par hectare et par an, grâce à une photosynthèse accrue (source : INRAE).
  • Séquestration du carbone :
    • Les SCV augmentent la séquestration du carbone dans les sols de 0,2 à 0,5 tonne de CO₂ par hectare et par an, en fonction des espèces et des pratiques (source : INRAE).
    • Sur 10 ans, les SCV peuvent séquestrer jusqu’à 5 tonnes de CO₂ par hectare, contribuant à atténuer le changement climatique (source : CIRAD).
  • Réduction des émissions de gaz à effet de serre :
    • Les SCV réduisent les émissions de protoxyde d’azote (N₂O), un gaz à effet de serre puissant, de 20 à 30 %, grâce à une meilleure gestion de l’azote (source : INRAE).
    • La réduction des apports d’engrais chimiques (grâce aux légumineuses) diminue les émissions indirectes de 15 à 20 % (source : CIRAD).

4. Impact sur l’agriculture et l’économie

  • Réduction des intrants :
    • Les SCV réduisent les besoins en engrais azotés de 20 à 50 %, grâce à la fixation d’azote par les légumineuses (source : INRAE).
    • Les couverts multi-espèces réduisent l’usage de pesticides de 20 à 30 %, grâce à la régulation naturelle des bioagresseurs (source : CIRAD).
  • Amélioration des rendements à long terme :
    • Les SCV augmentent les rendements des cultures principales de 5 à 15 % sur 5 ans, grâce à une meilleure fertilité des sols et une résilience accrue (source : INRAE).
    • Les sols sous SCV sont 20 % plus résilients face aux aléas climatiques (sécheresses, inondations), réduisant les pertes de récoltes (source : CIRAD).
  • Économies financières :
    • Les agriculteurs économisent jusqu’à 50 à 100 € par hectare et par an sur les engrais et les pesticides, compensant partiellement les coûts des semences (source : GIEE Gers).
    • Les SCV réduisent les coûts liés à l’érosion (ex. : perte de terre arable), estimés à 20 à 50 € par hectare et par an en France (source : INRAE).

5. Comparaison avec les systèmes conventionnels

  • Les systèmes conventionnels (sans couverture végétale) entraînent une perte annuelle de 0,5 à 2 % de carbone organique dans les sols, tandis que les SCV augmentent ce taux de 0,5 à 1 % par an (source : CIRAD).
  • Les parcelles sans couvert perdent jusqu’à 10 à 20 tonnes de terre par hectare et par an dans les zones à forte érosion, contre 2 à 5 tonnes sous SCV (source : INRAE).
  • Les SCV réduisent les émissions globales de gaz à effet de serre de 15 à 25 % par rapport aux systèmes conventionnels (source : CIRAD).

6. Conclusion

Les SCV ont des impacts chiffrés significatifs sur la biodiversité, les sols, le climat et l’agriculture. Ils augmentent la biodiversité de 21 à 37 %, réduisent l’érosion de 30 à 50 %, séquestrent 0,2 à 0,5 tonne de CO₂ par hectare et par an, et améliorent les rendements de 5 à 15 % à long terme. Ces chiffres confirment leur supériorité par rapport aux systèmes conventionnels et leur complémentarité avec d’autres pratiques, comme les haies.

« Les haies ont été plantées pour des raisons économiques, avant d’être détruites pour de nouvelles raisons économiques »

La haie est un objet d’étude biologique, mais aussi sociologique et économique. Ballygally View Images/Shutterstock

Publié: 15 septembre 2024, 17:56 CEST

Éditions La Découverte. Fourni par l’auteur

Des haies l’on connaît souvent les nombreux bienfaits pour la biodiversité comme pour une agriculture durable. On sait aussi qu’elles peuvent être l’objet de tensions entre propriétaires voisins, entre agriculteurs et décideurs publics. Le sociologue Léo Magnin nous propose désormais de découvrir « La vie sociale des haies ». Il démontre au passage comment cet objet d’étude est propice à l’examen d’un processus balbutiant et semé de contradictions : l’écologisation des mœurs.

Dans cet extrait, il analyse l’évolution des haies au prisme de leurs fonctions économiques.


Dans les sociétés essentiellement agricoles du Moyen Âge, les arbres sont une richesse : Norbert Elias dresse le parallèle entre, d’un côté, les prisonniers tués et, de l’autre, les arbres, les puits et les champs détruits pour affaiblir l’adversaire. On se souvient que la haie est, avec le mouvement des enclosures, un investissement qui contribue à matérialiser les bornes de la propriété privée lucrative. Dans son Théâtre d’agriculture et mesnage des champs, Olivier de Serres (1539‐1619), agronome avant la lettre, louait aussi les haies, meilleures cloisons que les murailles, fossés et palissades, parce qu’elles sont infranchissables :

« Tous‐jours les Haies sont de grand service, defendans par leurs piquerons, le passage à gens & à bestes : d’autant qu’à travers ne peut‐on passer, ne par dessus aucunement monter. »

Or cette fonction de préserver les cultures, vignes et jardins du dégât « des bestes & des larrons » n’est pas consubstantielle à la haie mais le résultat d’un travail spécifique, au sujet duquel Olivier de Serres donne de précieux conseils : préférer l’aubépine aux ronces, apporter du fumier à la haie pour la fortifier, tailler ses rejets pour conserver sa vigueur, les entortiller pour ne laisser aucun passage aux bêtes nuisibles (« poulailles » comprises) ou encore rogner sa hauteur chaque année. Il ne suffit donc pas de planter une haie : elle doit être continuellement édifiée.

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« Édifier » une haie ? À partir des années 1980, des ethnologues des techniques se sont penchés sur les travaux dont les haies étaient encore l’objet au début du XXe siècle. Ils rappellent la distinction entre haie vive et haie sèche, la seconde étant aujourd’hui tombée en désuétude. Composée de branches mortes, cette dernière était facilement déplaçable, mais requérait un travail régulier de remplacement des bois dévorés par l’eau, le soleil et les insectes. Quant à la haie vive, composée d’arbres et d’arbustes vivants, elle était aussi édifiée, pour reprendre le terme de [l’ethnoécologue] Patrice Notteghem. Il faut boucher les « musses », ouvertures où se glissent les petits animaux, par des portions de haie sèche, mais aussi contraindre les végétaux à pousser à l’horizontale. C’est tout le but du plessage (ou plissage), cet art d’avant le barbelé par lequel une haie habilement tressée devient une barrière infranchissable : « La haie plessée s’apparente donc à une vannerie vive. » De tous les travaux disponibles, ceux de Christian Hongrois sont sur ce point les plus précis et paradoxalement les plus ignorés. L’ethnologue a détaillé avec rigueur la nature des travaux de plessage en Vendée : de multiples dessins et photographies étayent son propos. Signe des temps, son ouvrage de 1997, jusqu’ici disponible dans une seule bibliothèque universitaire, a fait l’objet d’une nouvelle édition enrichie et actualisée

Si la haie peut devenir une « cage » efficace à condition d’être conduite, elle est aussi une infrastructure de production végétale. Car s’il faut parler d’édification plutôt que de plantation, il faut aussi préférer le terme d’exploitation à celui d’entretien. C’est le cas des arbres d’émonde, élagués de différentes manières, dont le bois est diversement utilisé. La taille fréquente est révélatrice d’un rapport social : le petit branchage est laissé aux fermiers, alors que les troncs et le bois noble reviennent aux propriétaires terriens, d’après un usage formalisé au XIXe et au début du XXe siècle, puis abandonné dans les années 1950. Entretenir les haies est la préoccupation de l’agriculteur contemporain qui ne les exploite plus. En miroir, les laisser pousser pour qu’elles accueillent un riche écosystème est l’idéal du naturaliste. En revanche, pour le paysan de la fin du XIXe siècle, la haie est avant tout une culture qu’on récolte. Prenant l’exemple de l’aubépine, Bernadette Lizet montre que l’arbuste était « devenu si rare à l’état sauvage dans un milieu soumis à une exploitation intensive de toutes ses ressources qu’il a fallu, dans un passé récent, organiser une expédition coûteuse pour s’en procurer ». Elle a en effet découvert qu’en 1880 un groupe de villageois de l’Ain avait organisé un voyage de cinquante kilomètres vers la pépinière de la ville voisine afin d’obtenir le précieux végétal, alors culture symbole de la modernité.

Le bois des haies est utile pour se chauffer. Les branches, une fois mises en fagots, alimentent les fours à pain et servent, par exemple, à cuire certains fromages. De plus, la cuisson n’était pas réservée aux mets destinés à l’alimentation humaine : les denrées données aux cochons, aux poules et aux autres animaux de la basse‐cour étaient systématiquement cuites. D’autres ressources sont puisées dans la haie : les feuilles du frêne sont un fourrage délicieux pour les vaches. Les mûrons sont l’ingrédient de base de la confiture et les noisettes de l’huile, sans compter la récolte des noix, nèfles, prunelles et châtaignes. Les bois durs sont utilisés pour la construction de bâtiments et la fabrication d’outils : balais, jougs, aiguillons de bouvier, charpentes, échelles, barrières, piquets, etc. L’écrivain Jean‐Loup Trassard rapporte que les haies fournissaient aussi des jouets pour les enfants : la « canne‐pétouère », sorte de sarbacane faite d’une branche de sureau évidée, ou les toupies cloutées. Quant à la clématite et à l’osier, leurs branches souples sont les matières premières des liens servant à « plisser » les haies et à tenir les fagots, mais aussi de la vannerie : paniers, ruches, meubles. Alice de Vinck rappelle que les fagots étaient indispensables pour cuire la poterie. Christian Hongrois rapporte les usages médicaux et traditionnels des plantes : l’aubépine contre les verrues, le sureau contre les maux de dents, les feuilles de chêne contre la diarrhée, etc.

Au cours du XXe siècle, l’évolution des techniques et des circuits de commercialisation frappe peu à peu de caducité les services indispensables que les haies rendaient à l’économie domestique des ménages ruraux. Le barbelé, cette « ronce artificielle », remplace les haies plessées. Avec le fil électrique, la haie achève de perdre sa fonction historique de clôture. L’arrivée et la généralisation des énergies fossiles et de l’électricité relativisent aussi le poids du bois dans la consommation énergétique des foyers. Le pain n’est plus fait à la maison mais peut s’acheter à la boulangerie, la poterie recule face aux ustensiles manufacturés disponibles en magasin : puisque la cuisson du pain et de la poterie est devenue superflue, les fagots s’effacent. Les scieries, puis les enseignes de bricolage fournissent les manches, échelles, planches, lambourdes et chevrons qu’on trouvait dans les arbres. Ce qu’il reste de vannerie s’avoue vaincu face au formica triomphant. L’amélioration de la production du fourrage fait oublier les feuilles jusqu’ici offertes au bétail. La nouveauté des produits vendus à l’épicerie du village, puis au supermarché du bourg, attire davantage que les longues récoltes de baies et fruits secs. La pharmacopée moderne supplante la pharmacopée traditionnelle, qui ne subsiste qu’à l’état de souvenir. Même la « canne‐pétouère » et la toupie cloutée se retirent devant leurs émules de plastique qui ont les faveurs des enfants.

À bien y réfléchir, les haies ont donc été plantées et édifiées pour des raisons économiques, avant d’être marginalisées et détruites pour de nouvelles raisons économiques. Dans l’intervalle d’une transformation au long cours, l’économie se modifie dans l’espace : l’allongement des chaînes de commercialisation a court‐circuité le lien territorial entre la haie et le foyer agricole. La perte de fonction des haies peut se lire comme la conséquence de la rétrogradation de l’autonomie locale au profit d’une plus grande interdépendance matérielle entre les groupes sociaux urbains et ruraux. L’économie s’est aussi transformée dans son rapport au temps : le travail agricole est pris dans un engrenage entre mécanisation et exode rural. Moins il y a de bras pour les travaux des champs, plus il y a de machines ; et réciproquement. Le temps dévolu à l’entretien des haies diminue d’autant plus que les exploitations s’agrandissent, ce qui augmente la quantité de haies par exploitant bien que le bocage régresse.

Nous voici en mesure de comprendre pourquoi Julien Gracq écrivait dès 1934 que le bocage est « une forme autrefois rationnelle d’exploitation de la terre », « une forme de vie économique aujourd’hui fossile » qui « mourra d’une transformation sociale ». La grande variété des produits récoltés fait dire à Patrice Notteghem que les haies paysannes étaient « un véritable système agro‐forestier » et Bernadette Lizet qualifie la haie de « culture intensive » :

« Embroussaillées, à demi “séchées”, les haies relictuelles d’aujourd’hui portent encore les traces fossiles d’une exploitation méthodique. Elles renvoient à un temps du bocage fonctionnel, une période d’hyper‐domesticité du milieu et d’extrême degré de maîtrise du « sauvage », dans laquelle la conduite soignée de la haie entre en résonance avec les autres aspects de l’agrosystème. »

Les haies sont devenues une culture fossilisée parce que les rapports économiques ont fondamentalement changé. Ils sont passés de l’exploitation d’une ressource en vue de sa récolte à l’entretien d’une survivance désaffectée. Auparavant source de services et produits pour les ménages ruraux, la haie est devenue un coût dans l’économie des exploitations contemporaines spécialisées. Une recherche récente estime même que l’entretien d’un kilomètre de haies représente une dépense annuelle de 450 euros. Il est alors légitime de se demander pourquoi les haies, richesses faites charges, n’ont pas totalement disparu de l’espace agricole. Après tout, voilà bientôt un siècle que Julien Gracq annonçait leur fin. Là encore, l’attention à l’économie des exploitations agricoles est féconde : si les haies n’ont pas davantage disparu, c’est probablement aussi parce que les détruire coûte cher. Un dessouchage exige des ressources financières et matérielles, ce qui constitue un investissement qui, à terme, ne sera peut‐être pas gagnant dans la trésorerie de l’exploitant.

Ce constat ne doit pas inviter au pessimisme, mais à interroger la tendance qui, en sciences sociales, promeut l’agentivité des « non‐humains », leur capacité à interférer dans le cours de l’action. Cette agentivité n’est‐elle pas proportionnelle à l’incapacité économique de certains groupes sociaux ? En suivant les péripéties de la vie économique des haies, il apparaît que les objets et les choses en général n’ont pas été ignorés par les sciences sociales, comme l’affirmait Bruno Latour, mais étudiés de très près par l’ethnologie des techniques, attentive à l’économie des fermes. Pourtant, cette anthropologie de l’environnement a été marginalisée par l’anthropologie de la nature de Philippe Descola, plus centrée sur les représentations que sur les pratiques. L’histoire économique des haies confirme l’intérêt de ces travaux ethnologiques éclipsés par d’autres traditions de recherche qui, si elles sont importantes, cultivent une rhétorique de la rupture qui néglige l’apport d’études existantes.