Piéger le carbone dans le sol : ce que peut l’agriculture

REGARD D’EXPERT 8 novembre 2023

Il est là, sous nos pieds : le sol. On le regarde à peine, pourtant c’est sous la terre que sont stockées les plus grandes quantités de carbone des écosystèmes terrestres. Les sols peuvent jouer un rôle substantiel pour réduire les concentrations de gaz à effets de serre dans l’atmosphère. Via la préservation des stocks importants de carbone souterrain, d’une part, mais aussi par la restauration des terres dégradées notamment grâce à certaines pratiques agricoles, qui permettent de piéger davantage de carbone sous la terre, voici comment.

On trouve trois fois plus de carbone dans les sols que dans l'atmosphère © Cirad, R. Cardinael
On trouve trois fois plus de carbone dans les sols que dans l’atmosphère © Cirad, R. CardinaelOn trouve trois fois plus de carbone dans les sols que dans l’atmosphère © Cirad, R. Cardinael

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Rémi Cardinael
Cirad, Zimbabwe
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Dans notre vie quotidienne on le regarde à peine, et pourtant, il ne s’agit rien de moins que du plus grand stock de carbone des écosystèmes terrestres. Ce palmarès ne revient en effet pas aux forêts, ni à l’atmosphère, mais bel et bien aux sols. On trouve environ 2400 milliards de tonnes de carbone dans les deux premiers mètres de profondeur sous la terre, soit trois fois plus que ce que l’on trouve dans l’atmosphère.

À l’heure du dérèglement climatique et de la nécessité absolue de réduire les émissions de gaz à effet de serre, cette impressionnante capacité des sols à stocker du carbone laisse songeur. Si les sols ne pourront bien entendu pas à eux seuls faire baisser drastiquement les concentrations de gaz à effets de serre dans l’atmosphère qui sont responsables du réchauffement climatique, ils peuvent néanmoins jouer un rôle substantiel, via la préservation des stocks importants de carbone souterrain, mais aussi via la restauration des terres dégradées notamment grâce à certaines pratiques agricoles, qui permettent de piéger davantage de carbone sous la terre.

Comment le carbone entre dans les sols

Tout commence par la photosynthèse : au cours de celle-ci, les plantes fixent du dioxide de carbone (CO2) atmosphérique au sein de chloroplastes, de petits organites cellulaires riches en chlorophylle. Le CO2 est associé à des molécules d’eau (H20) grâce à l’énergie solaire, et produit ainsi des glucides (molécules riches en carbone) et de l’oxygène (O2). Une partie de ce carbone capté par la plante arrive directement dans le sol via les racines des végétaux, à la fois par l’exsudation racinaire et par le renouvellement des racines fines.

Du carbone peut également entrer dans les sols lorsque les feuilles mortes d’une plante tombent, ou quand les résidus de culture sont laissés sur le champ. Une fois tombées, ces feuilles mortes riches en carbone tapissent le sol, se décomposent, sont ingérées par des bactéries, champignons ou vers de terre et finissent par se transformer en matières organiques des sols. Des animaux peuvent également accélérer ce processus de transfert du carbone dans le sol par exemple, les termites champignonnistes, qui transportent des résidus de végétaux dans leurs termitières où une symbiose avec des champignons leur permet de les rendre plus assimilables pour celles-ci.

Certaines régions et écosystèmes possèdent des stocks de carbone des sols très importants. C’est le cas par exemple des régions boréales, où des stocks énormes sont préservés dans le permafrost mais aujourd’hui menacés par le réchauffement climatique. Dans les régions tropicales, la productivité importante des écosystèmes notamment forestiers, ainsi que des sols très profonds, expliquent aussi les stocks importants observés.

L’enjeu principal pour tous ces écosystèmes riches en carbone tels que les forêts, les zones humides, les mangroves ou encore les prairies permanentes est le maintien de ces stocks plus que leur augmentation, car ce carbone est considéré comme irrécouvrable à l’échelle humaine. Cela passe par un arrêt de la déforestation et de la conversion des écosystèmes en terres cultivées. En moyenne, 25 % du carbone du sol est perdu lorsque des forêts ou des zones humides sont converties en terres cultivées, parfois plus. Sur les terres agricoles, certaines pratiques permettent de séquestrer plus de carbone dans les sols. Généraliser leur utilisation est un des objectifs de l’initiative baptisée « 4 pour 1000 » lancée à l’occasion de la COP21.

Quelles pratiques agricoles augmentent le stock de carbone des sols ?

De nombreuses pratiques permettent d’augmenter les stocks de carbone des sols agricoles, comme l’agroforesterie, les couverts intermédiaires, ou encore les amendements organiques. Parmi les solutions souvent mises en avant, trois reviennent régulièrement. La première est le non-labour ou la réduction du travail du sol. Cette technique consiste à semer les cultures sans que l’intégralité du champ n’ait été travaillée ou labourée, au préalable. Cette pratique permet de réduire l’érosion du sol, de ralentir la décomposition des matières organiques par une moindre oxygénation du sol, de préserver sa biodiversité (notamment les vers de terre).

Prélèvement de sol au Zimbabwe dans une parcelle agricole avec des résidus de maïs (paillis) appliqués à la surface après la récolte © Cirad, R. Cardinael
Prélèvement de sol au Zimbabwe dans une parcelle agricole avec des résidus de maïs (paillis) appliqués à la surface après la récolte © Cirad, R. Cardinael

La deuxième pratique promue est celle de la couverture permanente des sols, soit avec des paillis issus des résidus de culture laissés sur le champ, soit par des couverts végétaux vivants entre les différentes cultures. Cette couverture des sols les protège contre l’érosion notamment hydrique, permet de fixer du carbone tout en étant bénéfique pour la faune du sol (bactéries, champignons, lombrics…).

La troisième technique promue est celle de la diversification des cultures, soit en rotation, soit en association. Cette diversification permet de limiter le développement des bioagresseurs et maladies des plantes, mais aussi d’augmenter la productivité des parcelles cultivées notamment grâce à des effets précédents des cultures. Par exemple, une légumineuse (pois, haricot, arachide, féverole, luzerne…) dans la rotation va fixer de l’azote de l’air et le rendre disponible dans le sol pour la culture suivante, favorisant ainsi sa croissance. Une meilleure productivité des cultures permet d’avoir plus de carbone fixé sur la parcelle, et donc plus de carbone dans les sols, notamment via les racines des cultures.

Ces trois pratiques correspondent aux trois piliers de ce que l’on appelle « l’agriculture de conservation ». Ces pratiques deviennent réellement efficaces pour augmenter le carbone des sols lorsqu’elles sont associées. Pratiquées seules, elles n’ont parfois que peu ou pas d’impact. C’est notamment le cas du non-labour seul, qui peut avoir un effet positif sur le carbone des sols dans certains contextes mais pas dans d’autres. La communauté scientifique a mis du temps à s’en rendre compte car les travaux se sont d’abord surtout focalisés sur les premiers centimètres du sol qui, sous l’effet du non-labour, avaient effectivement une plus forte teneur en carbone.

Mais cela s’accompagnait parfois d’une réduction du carbone du sol dans les couches plus profondes par rapport à des systèmes labourés où le carbone du sol est homogénéisé sur 20 ou 30 cm de profondeur. Le non-labour a donc, dans certains cas, surtout un effet sur la redistribution du carbone dans le profil de sol, sans nécessairement conduire à une augmentation nette du stock sur son ensemble, ce qui est nécessaire quand on s’intéresse à l’atténuation du changement climatique. Une synthèse récente de travaux menés en Afrique subsaharienne suggère que seule la combinaison des trois piliers de l’agriculture de conservation permet d’augmenter significativement les stocks de carbone des sols, la réduction du travail du sol seule étant inefficace.

Quels résultats au Zimbabwe et au Cambodge ?

Pour bien comprendre les bénéfices de ces trois pratiques quand elles sont associées, il est crucial d’avoir des expérimentations sur le long cours. Il faut en effet compter en moyenne 5 à 10 ans pour qu’une variation de stock de carbone du sol soit détectée de façon significative.

Au Cambodge, le Cirad et le ministère de l’agriculture du Cambodge ont démarré des expérimentations il y a quatorze ans, sur des systèmes à base de manioc, une culture couvrant près de 700 000 hectares dans le pays et principalement destinée à l’exportation pour produire de la farine pour l’alimentation animale.

En couplant le non-travail du sol et du semis direct, la couverture permanente des sols avec des couverts végétaux, et la rotation des cultures avec du maïs, nous avons pu noter une hausse importante de carbone dans les sols, avec des taux d’accumulation du carbone de l’ordre de 0,7 à 0,8 tonnes de carbone par hectare et par an jusqu’à 40 cm de profondeur. Le climat chaud et humide de la région permet en effet une couverture permanente des sols avec des couverts végétaux très productifs incluant des légumineuses (crotalaire, niébé) et des graminées (mil) entre la culture du manioc et du maïs, sur lesquels on sème le maïs.

Ce faisant, du carbone est fixé toute l’année par la photosynthèse, et un système racinaire très profond se développe permettant d’augmenter les stocks de carbone au-delà des premières strates du sol. Ce stockage de carbone additionnel dans le sol va continuer jusqu’à ce qu’un nouvel équilibre du système soit atteint. Cet essai a vocation à être maintenu dans la durée pour estimer pendant combien de décennies un tel système permet de stocker du carbone. Une fois l’équilibre atteint, l’enjeu sera alors la préservation de ces stocks de carbone par le maintien des bonnes pratiques de gestion des sols. Bien gérer les sols suppose une gestion sur la durée plutôt que par à-coup.

Au Zimbabwe, dans un contexte totalement différent, avec une saison sèche de sept mois et une saison des pluies de cinq mois, nous avons voulu également mesurer l’efficacité de ces pratiques couplées sur le long terme. Nous disposons pour cela d’un essai mis en place par nos collègues du Centre International d’Amélioration du Maïs et du Blé il y a dix ans dans un système bas-intrant avec pour culture principale le maïs. Nous avons pu mesurer les stocks de carbone du sol des différentes pratiques, seules ou associées : des champs avec du travail du sol, des champs sans travail du sol, avec ou sans résidu de culture du maïs (paillis), et avec ou sans rotation avec le niébé, une légumineuse.

Encore une fois, les résultats montrent que le non-travail du sol seul ne peut pas grand chose, il induit même une légère perte de carbone du sol par rapport à un travail du sol. Cela est expliqué sur ce site par la plus forte compaction du sol quand celui-ci n’est pas travaillé, les racines donc ont du mal à se développer. De plus, la pluie pénètre moins bien et ruisselle sur le sol, ce qui entraîne des stress hydriques sur le maïs. Au final, le maïs se développe beaucoup moins bien dans ces systèmes, il y a donc moins d’apport de carbone au sol par les racines, ce qui se traduit par une perte de carbone des sols.

En revanche, les champs sans travail du sol avec un paillis de résidus de culture de maïs de la saison précédente et une rotation des cultures permettent eux d’augmenter les stocks de carbone, avec, cependant, un effet limité à l’horizon de surface. On observe cependant une augmentation nette du stock de carbone car aucune perte de carbone en profondeur n’a été observée.

Quels obstacles au développement de ces pratiques ?

Carottage de sol au Zimbabwe dans un essai de longue durée en agriculture de conservation des sols afin de quantifier les stocks de carbone organique © Cirad, R. Cardinael
Carottage de sol au Zimbabwe dans un essai de longue durée en agriculture de conservation des sols afin de quantifier les stocks de carbone organique © Cirad, R. Cardinael

Si ces résultats sont prometteurs, ces pratiques ne sont pour autant pas toujours faciles à mettre en place. Au Zimbabwe, par exemple, une contrainte majeure apparaît. Les systèmes agricoles sont des systèmes de polyculture-élevage à bas-intrant (peu de fertilisation minérale, peu ou pas de mécanisation). À la récolte, seuls les épis de maïs sont récoltés, à la main, et les tiges de maïs restent debout dans le champ. Celles-ci serviront de nourriture au bétail pendant la saison sèche où les vaches viennent pâturer directement dans les champs, après avoir vagabondé dans les forêts et zones communales pendant la saison humide.

Il y a donc une compétition d’usage pour les résidus de maïs, pour nourrir le bétail ou pour couvrir les sols. Certains agriculteurs installent des clôtures afin que le bétail ne vienne pas manger les résidus durant la saison sèche, ce qui a un coût. D’autres les récoltent et les entreposent en hauteur, à l’abri des bêtes, et apportent le paillis à l’approche de la saison humide. Cela suppose toute une organisation, du temps et de l’énergie supplémentaires. Dans les deux cas, il faut également trouver une source d’alimentation alternative pour le bétail.

Sur ces terrains comme sur d’autres, l’intérêt de ces pratiques pour les agriculteurs ne réside donc pas dans la séquestration de carbone dans les sols et de son impact sur l’atténuation du changement climatique. Ces techniques sont surtout plébiscitées pour leur impact positif sur la fertilité des sols et la productivité des cultures qui en découle, en réduisant le risque d’érosion, en améliorant la disponibilité des nutriments mais aussi en permettant de s’adapter au changement climatique à travers par exemple une meilleure conservation de l’eau. Ces bénéfices sont cruciaux et bien souvent prioritaires pour les agriculteurs du Sud Global, qui sont parmi les plus impactés par le changement climatique.

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Les sols, objet de lutte contre le changement climatique

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Les terres émergées séquestrent environ 30 % de nos émissions de gaz à effet de serre. Ce puits de carbone est cependant menacé, sous l’effet du changement climatique et des changements d’usage des sols. Des pratiques agricoles inspirées de l’agroécologie permettraient de maintenir le potentiel de stockage des terres cultivées et des pâturages, tout en répondant aux enjeux de sécurité alimentaire. Sur la scène internationale, les capacités de stockage des sols pourraient devenir un objet de négociation et modifier les relations entre pays.

Les sols contiennent trois fois plus de carbone que l’atmosphère. Ils participent aussi à la séquestration du carbone atmosphérique en carbone organique, à travers l’absorption du CO2 par les plantes. Ils jouent donc un rôle majeur dans la régulation du climat, en plus de constituer une ressource essentielle à la production de 95 % de notre alimentation.

Si la place des sols dans nos vies et dans la conduite de nos activités terrestres est fondamentale, il s’agit pourtant d’un sujet récent sur la scène politique internationale, y compris dans les arènes de négociations autour du climat. « Le premier organe de gouvernance internationale sur les sols date de 2013, détaille Julien Demenois, écologue au Cirad. L’Union européenne s’est saisie du sujet en 2021, à travers sa stratégie pour la protection des sols à l’horizon 2030 ». Dans un nouvel article pour Diplomatie, l’expert revient sur les grands enjeux des sols à l’échelle internationale, dans une optique de lutte contre le changement climatique.

Les sols sous la menace du changement climatique

Selon l’IPBES, déjà un tiers des terres sont modérément à très dégradées. Cette tendance pourrait s’accentuer avec le changement climatique. Les trois risques majeurs sont l’érosion, le déséquilibre des éléments nutritifs et la perte de carbone organique. « Les épisodes de sécheresse réduisent le couvert végétal et rendent ainsi les sols plus vulnérables, notamment face à l’érosion, observe Julien Demenois. En sens inverse, l’augmentation de l’intensité des pluies accroît le ruissellement et donc l’érosion. Les réserves en eau et la recharge des eaux souterraines sont aussi affectées ».

En parallèle, la quantité de carbone organique stockée dans les sols évolue constamment via des changements d’usage. La conversion d’écosystèmes naturels en terres agricoles entraîne notamment une baisse du carbone dans les couches supérieures du sol. Par exemple, la conversion de la forêt en terres cultivées dans les tropiques a engendré une perte de 25 à 30 % des stocks de carbone organique. Cela contribue à l’augmentation des concentrations en gaz à effet de serre dans l’atmosphère, et donc au changement climatique.

Des pratiques agricoles et forestières qui favorisent le stockage

Julien Demenois est chargé de mission « 4 pour 1000 : les sols pour la sécurité alimentaire et le climat » au Cirad. Cette initiative vise à développer des pratiques agricoles ou forestières qui maintiennent ou améliorent les stocks de carbone organique des sols. Le potentiel de stockage des terres cultivées et des pâturages est en effet énorme : d’ici 2050 et grâce à des pratiques vertueuses, ces zones pourraient piéger chaque année entre 10 et 20 % des émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole et forestier.

Dans ce cadre, le Cirad plaide pour l’agroécologie, avec des déclinaisons adaptées aux contextes locaux. Agroforesterie, agriculture de conservation ou encore restauration des pâturages dégradés : les possibilités sont multiples. « La recherche a un énorme rôle à jouer dans la définition de pratiques adaptées aux enjeux des différents territoires, estime le chercheur. En plus des aspects purement agronomiques ou écologiques, il nous faudra inclure des questions de sécurité alimentaire ou de rentabilité économique, par exemple. On doit s’appuyer sur les co-bénéfices d’une gestion durable des terres ».

« 4 pour 1000 » : des recommandations inédites pour préserver le carbone des sols en Outre-mer et atténuer le changement climatique

Coordonnée par le Cirad en partenariat avec INRAE et l’IRD, l’étude « 4 pour 1000 » Outre-mer dresse un bilan inédit des stocks de carbone du sol des territoires ultramarins. Les auteurs formulent des recommandations opérationnelles et de recherche pour préserver ces stocks élevés et répondre aux grands enjeux de l’agriculture face au changement climatique au niveau national et territorial.

Une question de géopolitique

Il faut en moyenne 40 000 ans pour que se forme un sol d’un mètre d’épaisseur. Les sols sont donc à considérer comme une ressource non renouvelable et une source d’enjeux géopolitiques. En effet, du point de vue du carbone, tous les États ne sont pas logés à la même enseigne. Actuellement, seuls dix pays détiennent plus de 60 % des stocks mondiaux de carbone organique du sol. Et le potentiel d’augmentation est très inégal entre pays.

« Dès lors que le stockage de carbone dans les sols est pris en compte dans la mise en œuvre de l’Accord de Paris, les pays peuvent s’en saisir comme un objet de négociation », souligne Julien Demenois. Certains États dotés d’une grande superficie pourraient ainsi contrôler le rythme du changement climatique, via leur gestion des sols. La notion de neutralité carbone vient aussi changer la donne. Le phénomène d’accaparement des terres, pour des pays ou des entreprises en recherche de crédits carbone, pourrait s’accélérer.

Pour préserver nos sols et donc notre climat, il est important de préserver la photosynthèse des plantes, de la végétation ….. Le génie végétal est le fil rouge de la vie terrestre …!!

Lucien Séguy

https://www.amicaledesanciensducirad.fr/index.php/vie-de-l-adac/collegues-disparus/seguy-lucien

Hommage de l’amicale des anciens du CIRAD

Notre collègue Lucien Séguy est décédé, le 27 avril 2020, à l’âge de 75 ans à son domicile en France. 

Né en 1945 dans une famille de petits paysans du nord de la Dordogne, fiers de leurs racines et durs à la tâche, Lucien sera le seul de sa fratrie à accéder à l’université et à se former, grâce aux bourses de la République, comme ingénieur agronome ENSAT (Ecole nationale supérieure agronomique de Toulouse) en 1965, suivi d’une spécialisation en pédologie à l’ORSTOM de Bondy.

Il se marie à la fin de ses études avec Jacqueline qui l’accompagnera durant toute sa longue carrière à l’étranger. Son service militaire se déroule en coopération au Sénégal, de 1967 à 1969, d’abord à la station IRAT de Bambey, puis à Sefa, où son premier grand défi sera d’améliorer le travail du sol en traction animale pour la riziculture de la Casamance sur les « sols gris » qui bordent ses nombreux cours d’eau et marigots.

A partir de 1969, il est affecté par l’Irat dans l’Ouest Cameroun à Dschang d’où il monte et accompagne des projets rizicoles pluviaux sur les plaines des M’Bos et de N’Dop avec la Satec, sur lesquels il développe ses études systèmes de culture et amélioration variétale du riz pluvial et irrigué et il mène de front le suivi de projets productifs et des études très originales sur les interactions entre génotype et environnement (interactions entre fertilité des sols, état nutritionnel des plantes et pyriculariose du riz).

Ses réalisations ont intéressé des responsables de la recherche agronomique brésiliens et, fin 1977, Francis Bour, le directeur général de l’IRAT, l’affecte auprès de l’EMBRAPA de l’état du Maranhão. Il sera le premier expert du futur Cirad à être en poste permanent au Brésil où il restera jusqu’à sa retraite. De 1977 à 1982, il monte avec l’aide de Serge Bouzinac des études sur des systèmes de culture pour les petits paysans sans terre à base de riz pluvial en conditions de défriche-brûlis manuelle traditionnelle et en les comparant avec des systèmes mécanisés en traction animale, lesquels furent abandonnés après un an d’étude en raison des risques d’érosion catastrophique qu’ils généraient. En parallèle, Lucien cultive ses passions en appuyant la diffusion des meilleurs systèmes manuels utilisant l’herbicide basés sur les cultures associées (riz + maïs + manioc) suivi de Vigna en fin de saison des pluies et en perfectionnant les variétés de riz pluviales et irriguées pour la zone équatoriale. Ces activités et leurs résultats valent à Lucien et Serge d’être contactés par le centre fédéral de recherches sur le riz, l’EMBRAPA CNPAF de Goiânia. De 1983 à 1989, Lucien et Serge s’attaquent à un milieu totalement différent, les Cerrados du Centre Ouest brésilien, dominés par une grande agriculture mécanisée après défriche de la savane qui substitue rapidement le riz pluvial sur défriche par du soja en monoculture et technologies de culture simplifiées (TCS) généralisé, ce qui induit une érosion dévastatrice. Après un rapide diagnostic, basé sur l’étude du profil cultural, les recommandations sont simples : introduire des systèmes combinant rotations de culture (soja/riz, soja/maïs) et succession annuelle de cultures (riz + sorgho ou mil, soja + maïs ou sorgho ou mil) avec des préparations de sols profondes (labour inversé ou scarification). Ces systèmes de travail du sol plus profond ont eu du succès surtout pour la rénovation de pâturage (sistema barreirão diffusé largement par João Kluthcouski, homologue Brésilien de Lucien). Mais l’avènement du Plantio direto au sud du Brésil a changé le paradigme et à partir de 1985, avec le précieux appui d’un producteur éclairé, Munefumi Matsubara, à la fazenda Progresso, les alternatives en semis direct ont été comparées aux mêmes systèmes avec travail du sol profond ou superficiel : durant les 5 années d’études, les résultats des alternatives en semis direct ont dépassé ceux des systèmes conventionnels avec travail du sol en productivité et en rentabilité, et surtout permettent d’améliorer les teneurs de matière organique des sols, alors que sur la monoculture de soja x TCS ces teneurs s’effondrent. Les techniques de semis direct et de succession de cultures vont rapidement occuper des millions d’hectares, grâce à une diffusion intensive des résultats via les fondations et associations de producteurs.

A partir de 1989, en lien avec Rhône Poulenc, des conventions de recherches sont signées avec diverses entreprises et coopératives du Centre Ouest et du Nord du Brésil (CooperLucas, Varig Agropecuária, Sul América Agropecuária, etc.) pour adapter les techniques de semis direct aux différents acteurs dans ces régions, devenant ainsi les pionniers du semis direct sur cotonnier au Mato Grosso. Lucien Séguy a amélioré les concepts du semis direct sur couverture végétale permanente (SCV). Il a aussi créé de nouvelles alternatives SCV sur couvertures vivantes, encore plus performantes (soja sur pelouse de Tifton, maïs sur Arachis pintoï). Avec AgroNorte, Lucien est aussi revenu à ses premières amours : la génétique riz pluvial et une variété, le CIRAD 141 qui a couvert des centaines de milliers d’ha pendant des années au Mato Grosso.

Les partenariats au Brésil se sont élargis à partir de 2002 aux universités (USP, UEPG) ainsi qu’à IMA- MT, Institut Mato-grossense du coton pour la partie des systèmes de semis direct cotonniers et le développement des mélanges de plantes améliorant la vie biologique et la fertilité des sols. Avec le Dr João Carlos Sá, de l’université de Ponta Grossa, spécialiste du semis direct au Brésil, ils organisent des cours de formation aux techniques de semis direct durant 4 ans, permettant d’initier les partenaires du Cirad travaillant avec nos équipes sur les terrains du Sud. Il a reçu le titre de Docteur Honoris Causa de l’UEPG.

Parallèlement à ces travaux au Brésil, Lucien Séguy réalise chaque année de multiples missions d’appui et d’orientation dans de nombreux pays tropicaux d’Afrique et d’Asie, visant à diffuser et à adapter dans le monde tropical ces nouvelles technologies mises au point au Brésil avec échanges de matériels végétaux entre les différents continents.

À sa retraite, en 2009, il ouvre de nouveaux terrains de recherche : des réseaux se montent qu’il anime, partageant sa vision, ses idées et sa créativité, en France, autour d’agriculteurs pionniers des SCV convaincus par ses travaux tropicaux dès le milieu des années 90, puis au Québec, à l’invitation d’un agronome, Louis Pérusse, qui lui demande un appui pour développer les SCV… sous couvert de neige. Sa connaissance fine des plantes lui permet de proposer des combinaisons stimulant de multiples fonctions écosystémiques : fixation azotée par les légumineuses, stimulation des symbioses microbiennes et des vers de terre, labour biologique, contrôle des adventices par effets allélopathiques, etc… Il poursuit également ces axes de recherche au sud du Brésil, avec de jeunes agronomes qui diffusent ces systèmes à base de couverts multifonctionnels sur des dizaines milliers d’ha.

Lucien Séguy a eu une carrière scientifique exceptionnelle par ses applications, passant de la pédologie à l’agronomie puis à l’amélioration variétale et ceci dans toutes les écologies. Il a su avant bien d’autres travailler « en milieu réel », plutôt qu’en station. Il a formé, conseillé et orienté de nombreux agronomes du Cirad et de ses partenaires dans le monde qui vont se sentir un peu orphelins. Un de ses préceptes les plus marquants était de faire travailler la nature à notre profit, c’est la grande force des SCV qu’il a créés et diffusés dans le monde entier. Remettant en cause les fondements de la révolution verte, il a contribué aux bases d’une agriculture renouvelée et à la fondation de cette transition agroécologique dont le Cirad a depuis fait une de ses thématiques stratégiques.

Lucien était un homme entier, cultivé, charismatique, passionné jusqu’à l’excès. Préférant parfois l’intuition à la démonstration, il ne laissait personne indifférent. Erik Orsenna, que Lucien avait promené sur ses terrains au Brésil, le décrit comme un « moine soldat » dans son livre « Voyage aux pays du coton ». Mais si certains étaient réticents face à ses comportements parfois tranchés, nul ne peut nier que Lucien a été un agronome hors pair, doté d’une culture encyclopédique et d’une capacité exceptionnelle d’observation, capable de porter un diagnostic pertinent tant sur les situations de production que sur les gestes techniques. Il avait la passion de trouver des solutions aux problèmes concrets des paysans, aux « ploucs » dont il se disait si fier de faire partie. Tout au long de sa carrière, il a fondé une école de pensée avec une vision globale de l’agronomie dont le Cirad est redevable et qu’il continue à enrichir en empruntant les chemins ouverts par cet innovateur d’exception.

Les agricultures tropicales, la recherche agronomique en général, et le Cirad en particulier, lui doivent beaucoup et sa disparition laisse un grand vide. Nous avons tous une pensée amicale et solidaire pour Jacqueline, sa femme, et ses enfants Sandrine et Yannick qui l’ont soutenu et soigné durant les derniers mois de sa longue maladie.

1977 Ouest Cameroun
Riz pluvial Goiania BRÉSIL 1986
1980 Bouaké

Hommage de José Martin

Lucien Séguy, dans les mots d’Erik Orsenna, c’était le moine-soldat. Infatigable soldat en mission de sauvetage d’une agriculture mondiale menacée de disparition, de disparition des sols par péché de démesure et d’arrogance aveugle. Moine jamais en repos, toujours soucieux de soustraire les sols à l’érosion dévastatrice et de les conserver en bon état, de verdir les campagnes et clarifier les eaux, de remplir les greniers et ‘dignifier’ les agriculteurs. Le moine concepteur du système de semis direct sous couvert, où les sols sont vivifiés par d’épaisses litières protectrices en surface et d’abondantes racines structurantes en profondeur, issues d’une diversité de cultures marchandes et de services, système adopté par la FAO et le monde sous la dénomination ACS, agriculture de conservation des sols (et du carbone !), agriculture in fine climato-intelligente ! Moine éminemment communicatif et sociable, rien d’un ermite !

Lucien Séguy, une force de la nature, personnage hors du commun, ayant marqué indélébilement tous ceux qui l’ont fréquenté, ou même vu une seule fois en jours de champs ou conférence. On pourrait essayer de revoir son œuvre, façon tableau impressionniste en épelant les lettres de son nom. Mais son nom, si on fouille, était à lui seul prémonitoire : Lucien, du latin lux, lumière, lion étant le signe astrologique associé à ce prénom : énergie et puissance pour éclairer l’avenir de l’agriculture ; le nom de Séguy pourrait être d’origine germanique, alliant dans ce cas victoire et ami : cela lui convient à merveille, car il fut à la fois convaincant et très amical : sourires radieux, bonnes plaisanteries et rires communicatifs !

Pour le lecteur pressé : c’est à partir du vaste Brésil, sa seconde patrie, que le phare Lucien a rayonné dans le monde puis en France, en duo avec son inséparable collègue et ami Serge Bouzinac (T73), éternel camarade de fatigues et de joies. C’est de là que, forts de l’expérience des agriculteurs pionniers du semis direct sur résidus de culture dans le Parana, particulièrement leurs amis Nono Pereira (†2015), Franke Dijkstra et Herbert Bartz, ils ont victorieusement affronté les monocultures de soja du Cerrado, menacées de ruine, en introduisant des plantes de couverture en avant culture, et des céréales en safrinha. Les multitudinaires jours de champ à Lucas de Rio Verde des années 1990 resteront dans les mémoires, dont le succès peut tenir en une formule entendue d’un agroconsultant de Sinop (Mato Grosso : « as plantas bomba que alavancaram a nossa agricultura ». (Les plantes-pompes qui relevèrent notre agriculture). C’est là que lors d’un séminaire organisé par l’Embrapa, le concept de système de semis direct avec ses trois piliers universellement connus, fut adopté par la communauté des partenaires.  Les filières riz et coton, les universités et l’enseignement ne sont pas en reste : bilans de carbone (Ponta Grossa, Parana) et intégration agriculture élevage (Viçosa, Minas Gerais). En 2010, Lucien y fut distingué par deux belles médailles archi-méritées : docteur honoris causa de l’Université de Ponta Grossa, elle-même distinguée pour ses meilleurs cours sur l’ACS, et citoyen d’honneur de l’état du Mato-Grosso.

Lucien a aussi rayonné à travers le vaste monde, où il a formé à la recherche et au développement maints chercheurs et agronomes au Cirad et dans les institutions partenaires. Retraité, il a partagé son temps entre le Brésil et les latitudes tempérées, voire sub-boréales (Québec, Canada) où face au dérèglement climatique, l’agriculture a plus que jamais besoin de conserver des sols en bon état pour gagner en résilience. Son influence peut se mesurer à la diversité des semoirs de semis direct de haute technologie désormais produits en Europe, à partir des premiers SEMEATO importés du Brésil sous l’égide de Lucien. Si le mot « rolofaca » est désormais passé dans le langage commun en ACS, Lucien n’y est certainement pas pour rien. Prophète plus tardif en son pays, son message tenait dernièrement en trois mots, qu’il a su rendre hyper-convaincants : BIOmasse, bioMASSE et BIOMASSE.

Jamais en repos, toujours des idées d’avance, toujours soucieux de les mettre en musique, mais clinicien insatisfait par les symphonies inachevées, par insuffisance de diversité et de biomasse dans les orchestrations adaptées. Car il voyait qu’on peut faire plus et mieux. Espérons qu’il trouvera à présent le repos dans les terres du Périgord blanc qui le virent découvrir dans sa jeunesse la splendeur et l’harmonie des noces entre la nature et l’agriculture, la noblesse et la rudesse des travaux des champs, l’apprentissage et la grandeur des arts et métiers des agriculteurs.

José Martin
Agronome chercheur au CIRAD