L’eau invisible : les incroyables échanges nocturnes entre l’atmosphère, les plantes et les sols vivants

L’eau invisible : les incroyables échanges nocturnes entre l’atmosphère, les plantes et les sols vivants

Rosée, absorption foliaire, redistribution hydraulique, mycorhizes et régulation du climat : ce que la science nous apprend, et ce que le SCV nous invite encore à découvrir.

Et si la nuit était aussi un moment essentiel de la vie du sol ?

Rosée, absorption foliaire, redistribution hydraulique, mycorhizes et régulation du climat : ce que la science nous apprend, et ce que le SCV nous invite encore à découvrir.


Lorsque nous ne voyons plus l’eau, la Nature continue de travailler

Au cœur des périodes de sécheresse et de chaleur excessive, nous regardons souvent le ciel en espérant la pluie.

Nous observons les sols qui se dessèchent, les plantes qui souffrent, les rivières qui diminuent et les cultures qui ralentissent leur croissance.

Mais pendant la nuit, lorsque le soleil disparaît, les échanges entre l’atmosphère, les plantes et le sol ne s’arrêtent pas.

L’eau continue de circuler.

Elle peut se condenser sur les feuilles, les tiges et les résidus végétaux. Elle peut être absorbée par certaines plantes. Elle peut se déplacer dans les racines. Elle peut, dans certaines conditions, être redistribuée vers des zones plus sèches du sol.

Et, dans ce système vivant, les champignons mycorhiziens pourraient jouer un rôle important.

La science commence à mieux comprendre ces mouvements invisibles de l’eau.

Mais elle nous invite aussi à la prudence : tous les flux ne sont pas établis dans toutes les situations, et il reste encore beaucoup à découvrir.

Pour le SCV Lucien Séguy, cette question est fondamentale :

Un sol couvert en permanence par des plantes vivantes peut-il mieux utiliser les faibles quantités d’eau disponibles, mieux amortir les excès climatiques et maintenir plus longtemps une activité biologique lorsque la sécheresse s’installe ?


1. La nuit, l’atmosphère, les feuilles et le sol continuent d’échanger de l’eau

L’eau ne se présente pas uniquement sous forme de pluie, de ruisseaux ou d’humidité visible.

Elle est également présente dans l’atmosphère sous forme de vapeur.

Pendant une journée très chaude, l’air peut contenir beaucoup de vapeur d’eau, mais son pouvoir desséchant dépend aussi de la température.

La nuit, lorsque les surfaces se refroidissent, l’humidité relative peut augmenter.

Si une feuille, un résidu ou une surface minérale atteint une température inférieure au point de rosée, de la vapeur d’eau peut se condenser.

C’est la rosée.

Cette eau peut alors rester quelques heures sur les surfaces avant de s’évaporer, d’être absorbée ou de rejoindre le sol.

Un système d’échanges permanents

                 ATMOSPHÈRE
             vapeur d’eau / humidité
                      ↕
                  CONDENSATION
                      ↓
          ┌───────────┼───────────┐
          ↓           ↓           ↓
       FEUILLES     RÉSIDUS     SOL NU
          ↓           ↓           ↓
    absorption     infiltration  évaporation
          ↓           ↓           ↓
         PLANTE  ←→  RACINES  ←→  SOL
                      ↓
                 VIE BIOLOGIQUE

La rosée n’est pas une pluie miniature. Elle représente généralement une faible quantité d’eau.

Mais cette faible quantité peut avoir une importance physiologique, notamment lorsqu’elle arrive directement sur les feuilles d’une plante en situation de stress hydrique.


2. La rosée peut-elle être absorbée par les feuilles ?

Oui, chez certaines plantes.

Ce phénomène est appelé absorption foliaire de l’eau.

Il signifie que l’eau présente à la surface des feuilles peut pénétrer dans les tissus végétaux.

La revue scientifique de Berry et al. (2019), consacrée à l’absorption foliaire, montre que ce mécanisme est largement répandu chez les plantes et qu’il peut contribuer au bilan hydrique et carboné de certaines espèces.

La revue de 2026 consacrée à la rosée rassemble également des résultats montrant que cette eau peut améliorer temporairement l’état hydrique des feuilles, réduire leur déficit hydrique et favoriser certaines fonctions physiologiques.

Mais il faut être précis

Toutes les plantes n’absorbent pas l’eau de la même manière.

La structure des feuilles, la présence de cuticule, les stomates, l’espèce végétale, la durée de mouillage et les conditions atmosphériques jouent un rôle.

Une feuille couverte de rosée n’est donc pas automatiquement une feuille irriguée.

L’absorption peut être limitée.

Et l’eau absorbée ne représente pas nécessairement une quantité importante par rapport aux besoins journaliers d’une culture.

Cependant, pendant une période sèche, un apport faible mais directement disponible au niveau des feuilles peut avoir un effet biologique intéressant.


3. Le phénomène étonnant : l’eau peut parfois circuler dans le sens inverse

Habituellement, nous imaginons le trajet de l’eau ainsi :

Sol → racines → plante → feuilles → atmosphère

C’est le fonctionnement classique de la transpiration.

Mais certaines plantes peuvent aussi présenter, dans des conditions particulières, une circulation nocturne de l’eau dans un autre sens.

La redistribution hydraulique

La redistribution hydraulique, parfois appelée « ascenseur hydraulique », correspond au déplacement de l’eau entre différentes zones du sol par l’intermédiaire du système racinaire.

Lorsqu’une plante possède des racines profondes dans un sol encore humide et des racines superficielles dans un sol plus sec, l’eau peut se déplacer depuis les zones humides vers les zones sèches.

Ce phénomène est particulièrement étudié chez les arbres et les plantes à enracinement profond.

Il a été observé dans différents écosystèmes, notamment pendant les périodes de sécheresse.

Le principe

           SOL PROFOND HUMIDE
                    │
                    │
              RACINES PROFONDES
                    │
                    ↓
                  PLANTE
                    │
                    ↓
             RACINES SUPERFICIELLES
                    │
                    ↓
            SOL SUPERFICIEL SEC

La nuit, lorsque la transpiration diminue, les différences de potentiel hydrique entre les horizons du sol peuvent favoriser ces mouvements.

Les racines peuvent alors contribuer à réhumidifier localement certaines zones du sol.

Mais ce phénomène n’est ni automatique ni universel.

Il dépend notamment :

  • de l’espèce végétale ;
  • de la profondeur des racines ;
  • de l’humidité des différents horizons ;
  • de l’état hydraulique de la plante ;
  • des propriétés du sol ;
  • des conditions nocturnes.

Et si l’eau venait de l’atmosphère ?

C’est ici que notre réflexion devient particulièrement intéressante.

Des travaux ont montré que certaines plantes peuvent absorber de l’eau atmosphérique par leurs feuilles, puis redistribuer cette eau dans leur organisme.

D’autres travaux ont montré que l’eau peut être transférée de la plante vers le sol par les racines.

Nous pouvons donc envisager, dans certaines conditions :

Atmosphère → feuilles → plante → racines → sol

Cette possibilité est scientifiquement plausible dans certains systèmes, mais elle n’est pas démontrée comme un mécanisme général pour toutes les cultures.

Il reste à mesurer précisément l’importance de cette voie dans les parcelles agricoles.


4. Le réseau mycorhizien : un partenaire possible dans ces échanges

Les plantes ne vivent pas seules dans le sol.

Leurs racines sont associées à une multitude de microorganismes.

Parmi eux, les champignons mycorhiziens occupent une place particulière.

Les mycorhizes arbusculaires forment des associations avec de nombreuses plantes cultivées.

Le champignon développe un réseau d’hyphes dans le sol, parfois bien au-delà de la zone directement explorée par les racines.

Ces filaments extrêmement fins participent notamment à l’exploration du sol et aux échanges de nutriments et de carbone avec la plante.

L’eau et les mycorhizes

Les travaux de Querejeta et collaborateurs ont montré que les hyphes mycorhiziens peuvent être associés à la redistribution hydraulique chez des arbres soumis à la sécheresse.

Des recherches plus récentes indiquent également que les mycorhizes peuvent modifier les propriétés hydrauliques de la rhizosphère et contribuer aux relations entre plantes et sol.

Cela ouvre une question essentielle :

Le réseau mycorhizien peut-il contribuer à maintenir une activité biologique minimale dans les sols pendant les périodes de sécheresse ?

La réponse est probablement : dans certaines conditions, oui, mais l’importance exacte du phénomène reste à préciser.

Une hypothèse de fonctionnement

             ATMOSPHÈRE
                  │
              rosée / pluie
                  ↓
                FEUILLES
                  ↓
                PLANTE
                  ↓
                RACINES
                  ↓
          RÉSEAU MYCORHIZIEN
                  ↓
          MICROSITES DU SOL
                  ↓
      bactéries • racines fines • agrégats
                  ↓
           VIE BIOLOGIQUE

Ce schéma représente une hypothèse de fonctionnement.

Il ne signifie pas que toute l’eau atmosphérique absorbée par les feuilles atteint systématiquement les mycorhizes.

Pour le démontrer, il faudrait utiliser des traceurs isotopiques de l’eau et suivre précisément son trajet.


5. Une petite quantité d’eau peut-elle maintenir une activité biologique ?

C’est une question particulièrement importante.

Nous avons parfois tendance à considérer le sol uniquement sous deux états :

Sec ou humide.

Mais le sol est un ensemble de microsites.

Même pendant une sécheresse, certains espaces peuvent conserver davantage d’humidité que d’autres.

Autour d’une racine, dans un agrégat, près d’un hyphe ou dans une zone riche en matière organique, les conditions peuvent être différentes de celles observées à la surface du sol.

Une petite quantité d’eau redistribuée peut alors avoir une importance locale.

Elle peut contribuer, selon les conditions, à :

  • maintenir l’activité de certaines racines fines ;
  • préserver des microorganismes dans des microsites ;
  • favoriser temporairement certains échanges racines–microorganismes ;
  • faciliter la disponibilité de certains nutriments ;
  • soutenir une reprise d’activité après un épisode de sécheresse.

Mais il faut éviter d’exagérer.

Une faible quantité d’eau ne peut pas remplacer une pluie importante ni reconstituer une réserve utile épuisée.

Elle peut néanmoins jouer un rôle de soutien, notamment lorsque les conditions biologiques sont déjà favorables.


6. Le SCV : un système capable de mieux utiliser l’eau disponible ?

C’est probablement l’une des questions les plus importantes pour l’agriculture de conservation des sols.

Le SCV Lucien Séguy repose sur une idée essentielle :

Maintenir le sol couvert et vivant, limiter les perturbations mécaniques, associer les plantes et favoriser le fonctionnement biologique du système sol–plante.

Dans cette logique, le couvert végétal ne constitue pas seulement une protection physique contre le soleil et l’érosion.

Il représente aussi une surface biologique d’échange avec l’atmosphère.

Un sol nu

Un sol nu peut recevoir de la rosée.

Il peut également se refroidir pendant la nuit et favoriser la condensation.

Mais il ne possède pas de feuilles vivantes capables d’absorber directement cette eau.

La surface du sol est soumise à des échanges thermiques et hydriques qui dépendent de sa texture, de son humidité, de sa structure et des conditions atmosphériques.

Un sol couvert par des plantes vivantes

Un couvert vivant ajoute une multitude de surfaces d’échange :

feuilles + tiges + résidus + litière + racines + hyphes + sol

Il peut :

  • modifier le microclimat ;
  • ralentir le dessèchement de la surface ;
  • favoriser la condensation sur certaines surfaces ;
  • maintenir des racines vivantes ;
  • soutenir les associations mycorhiziennes lorsqu’elles sont présentes ;
  • favoriser une structure du sol plus propice à l’infiltration et à la rétention de l’eau.

Cela ne signifie pas qu’un couvert vivant augmente toujours la quantité totale d’eau disponible.

Il consomme lui-même de l’eau par transpiration.

Dans un climat très sec, un couvert trop abondant ou mal adapté peut aussi entrer en compétition avec la culture.

Le SCV doit donc être pensé en fonction du climat, des espèces, de la réserve en eau, des sols et des objectifs agronomiques.

Le véritable enjeu est l’efficacité globale du système : produire de la biomasse, protéger le sol, améliorer son fonctionnement et utiliser l’eau avec le moins de gaspillage possible.


7. Et si tous les sols cultivés de la Terre étaient en SCV ?

C’est une question extraordinaire.

Elle nous oblige à élargir notre regard.

Aujourd’hui, une grande partie des sols agricoles est encore soumise à des périodes de sol nu, de travail mécanique et de dégradation de la couverture végétale.

Or, dans les écosystèmes naturels, les sols sont rarement durablement exposés.

Les forêts, les prairies, les savanes et de nombreux écosystèmes possèdent une couverture végétale ou une litière qui participe au cycle de l’eau.

La Nature ne cherche pas à laisser les sols nus.

Elle tend à les recouvrir, les coloniser et les protéger.

Que pourrait apporter une généralisation du SCV ?

Si les systèmes agricoles étaient conçus pour maintenir autant que possible des plantes vivantes, des résidus et une structure de sol fonctionnelle, plusieurs effets pourraient être recherchés.

1. Une meilleure infiltration de l’eau

Un sol biologiquement actif, avec des pores et des agrégats fonctionnels, peut favoriser l’infiltration des pluies.

Lors d’un épisode intense, une partie de l’eau peut ainsi entrer dans le sol plutôt que ruisseler immédiatement.

Cela pourrait contribuer à limiter l’érosion et certains ruissellements.

2. Une meilleure conservation de l’humidité

Les résidus, la couverture végétale et la structure du sol peuvent réduire certaines pertes d’eau par évaporation et favoriser le stockage de l’eau.

Mais les effets dépendent des conditions locales et de la gestion du couvert.

3. Une activité biologique plus durable

La présence de racines vivantes et de carbone disponible peut favoriser le fonctionnement des microorganismes, des champignons et de la faune du sol.

Cela peut contribuer à maintenir des fonctions biologiques essentielles.

4. Des échanges plus actifs entre sol et atmosphère

Les plantes transpirent, captent du carbone, échangent de la vapeur d’eau et participent au cycle hydrologique.

Les systèmes végétalisés influencent donc les échanges d’eau et d’énergie à la surface de la Terre.

Mais leur effet sur les précipitations à grande échelle dépend de nombreux facteurs : climat, circulation atmosphérique, humidité disponible, relief, végétation et transport de vapeur.

On ne peut pas affirmer que le SCV mondial supprimerait les sécheresses ou les inondations.

Ce serait scientifiquement excessif.

En revanche, il est raisonnable de considérer qu’une agriculture mieux couverte, mieux structurée et biologiquement active pourrait contribuer à renforcer la résilience des sols et des paysages face aux excès climatiques.


8. Peut-on imaginer un climat différent avec des sols agricoles tous couverts ?

Oui, comme question scientifique.

Mais il faut distinguer deux échelles.

À l’échelle de la parcelle

Les effets sont relativement accessibles à mesurer :

  • température du sol ;
  • humidité ;
  • infiltration ;
  • ruissellement ;
  • évaporation ;
  • transpiration ;
  • activité biologique ;
  • température du couvert ;
  • durée de rosée.

À l’échelle régionale ou mondiale

Les choses deviennent beaucoup plus complexes.

Les végétaux modifient les échanges d’eau avec l’atmosphère.

Ils influencent aussi les flux d’énergie, la rugosité de surface, les températures et les transferts de vapeur.

Des recherches en écologie et en climatologie montrent que les changements de végétation peuvent modifier les régimes d’humidité et les interactions entre évapotranspiration, convergence de vapeur et précipitations.

Mais les effets peuvent varier selon les régions.

Une augmentation de la végétation peut favoriser le recyclage de l’eau dans certaines conditions, tandis que les effets sur le ruissellement ou les ressources en eau peuvent être différents ailleurs.

Il faut donc rester prudent.

Un monde où les sols cultivés seraient en SCV ne serait pas nécessairement un monde sans sécheresses.

Mais il pourrait être un monde où une partie de l’eau de pluie serait mieux infiltrée, mieux stockée et davantage utilisée par les systèmes biologiques.

Et cela pourrait modifier la résilience de nombreux territoires.


9. Une hypothèse à tester : le SCV comme système de régulation hydrique

Nous pouvons résumer la question ainsi :

          ATMOSPHÈRE
               ↕
        vapeur / rosée
               ↕
       COUVERT VÉGÉTAL
               ↕
            PLANTE
               ↕
      RACINES / MYCORHIZES
               ↕
              SOL
               ↕
        VIE BIOLOGIQUE
               ↕
          STRUCTURE
               ↕
        INFILTRATION
               ↕
        RÉSERVE D'EAU

Chaque élément agit sur les autres.

Le sol influence les plantes.

Les plantes influencent le sol.

L’atmosphère influence le sol et les plantes.

Le sol et la végétation influencent à leur tour les échanges avec l’atmosphère.

C’est un véritable système dynamique.

Et c’est probablement cette vision globale qui manque parfois dans les approches agricoles trop centrées sur un seul élément : rendement, traitement, travail du sol ou irrigation.


10. Ce que nous savons, ce que nous supposons, ce qu’il reste à découvrir

Ce qui est bien documenté

  • L’eau atmosphérique peut se condenser sur les surfaces pendant la nuit.
  • Certaines plantes peuvent absorber de l’eau par leurs feuilles.
  • La redistribution hydraulique existe chez de nombreuses plantes.
  • Les racines peuvent contribuer à redistribuer l’eau dans le sol.
  • Les mycorhizes participent aux relations hydriques entre plantes et sol.
  • La couverture végétale influence les échanges d’eau et d’énergie avec l’atmosphère.

Ce qui est plausible mais doit être précisé

  • L’importance de l’eau atmosphérique absorbée par les feuilles dans le bilan hydrique de cultures agricoles.
  • La part de cette eau pouvant être redistribuée vers les racines.
  • La part susceptible d’atteindre les hyphes mycorhiziens.
  • Le rôle de ces transferts dans le maintien d’une activité biologique minimale.
  • L’importance de ces phénomènes dans les systèmes SCV en conditions de sécheresse.

Ce qu’il faudrait mesurer

Pour répondre sérieusement à ces questions, il faudrait suivre :

Atmosphère → feuilles → plante → racines → mycorhizes → sol

À l’aide notamment de :

  • traceurs isotopiques de l’eau ;
  • mesures de potentiel hydrique ;
  • suivi de l’humidité du sol ;
  • observation de l’activité racinaire ;
  • mesures de l’activité mycorhizienne ;
  • comparaison entre sol nu, résidus seuls et couvert vivant.

Conclusion — Maintenir la vie, plutôt que lutter sans fin contre les excès

La Nature ne possède pas un système climatique immobile.

Elle évolue en permanence.

Les températures, les pluies, les vents, les plantes, les sols et les organismes vivants sont en interaction constante.

Mais une chose est remarquable : partout où les conditions le permettent, la vie végétale cherche à coloniser les surfaces disponibles.

Elle couvre, protège, nourrit, infiltre et transforme.

Le sol nu représente souvent une rupture dans ce fonctionnement.

Le sol couvert et vivant représente au contraire une continuité biologique.

Le SCV Lucien Séguy s’inscrit dans cette logique :

maintenir les sols couverts, maintenir les racines vivantes, favoriser la biodiversité, limiter les perturbations et mieux utiliser les ressources naturelles.

Cela ne signifie pas que nous pouvons maîtriser le climat.

Mais cela signifie que nous pouvons agir sur une partie essentielle de ses échanges avec les sols agricoles.

Et peut-être découvrir que certains phénomènes invisibles — rosée, absorption foliaire, redistribution hydraulique, mycorhizes — participent à une régulation beaucoup plus fine de la vie végétale et biologique que nous ne l’imaginions.

La question n’est peut-être pas seulement : combien d’eau tombe sur un sol ?

La question est aussi : combien de temps cette eau reste-t-elle disponible, combien de fois peut-elle être utilisée, et combien de vie peut-elle soutenir ?

C’est une piste de recherche.

C’est une invitation à observer.

Et c’est peut-être une des grandes leçons du SCV :
ne jamais sous-estimer les incroyables capacités de la Nature à recycler, redistribuer et valoriser l’eau.


Références scientifiques pour aller plus loin

  1. Berry, Z. C. et al. (2019). Foliar water uptake: a review of occurrence and mechanisms. Annals of Botany.
    Une synthèse importante sur l’absorption foliaire de l’eau chez les plantes.
  2. Querejeta, J. I. et al. (2003). Water transfer through a plants’ root system and associated mycorrhizal fungi. Nature.
    Un travail fondateur sur le transfert d’eau associé aux racines et aux champignons mycorhiziens.
  3. Neumann, R. B. & Cardon, Z. G. (2012). The magnitude of hydraulic redistribution by plant roots: a review and synthesis of empirical and modeling studies. New Phytologist.
    Une référence sur la redistribution hydraulique par les racines.
  4. Allen, M. F. (2009). Bidirectional water flows through the soil–fungal–plant mycorrhizal continuum. New Phytologist.
    Une réflexion sur les flux d’eau bidirectionnels dans le continuum sol–champignon–plante.
  5. Revue scientifique sur la rosée (2026). The role of dew in ecosystem water and carbon cycling. Water Resources Research.
    Une synthèse récente sur les effets de la rosée sur les plantes, le sol et les écosystèmes.

Pour le SCV Lucien Séguy

Ces références ne prouvent pas à elles seules que l’eau de la rosée circule systématiquement jusqu’aux mycorhizes dans les grandes cultures françaises.

Elles montrent toutefois que plusieurs mécanismes nécessaires à cette hypothèse existent séparément.

La prochaine étape est de mesurer leur importance dans les sols agricoles vivants.

C’est précisément là que l’agronomie de terrain, l’observation et la recherche peuvent se rencontrer.

La Nature n’est pas fixe : le vrai problème est-il notre ingérence ?

Aucun climat n’a jamais été éternellement stable

On parle souvent du « climat » comme s’il existait un climat normal qu’il faudrait absolument retrouver ou préserver.

Mais quel serait ce climat normal ?

Le climat de l’année dernière ? Celui d’il y a cent ans ? Celui de l’époque préindustrielle ? Celui du Moyen Âge ? Celui d’une période glaciaire ?

La réalité est beaucoup plus simple : la Terre n’a jamais connu un climat éternellement stable.

Depuis que notre planète existe, les températures, les précipitations, les océans, les continents, les glaciers, les forêts et les espèces évoluent.

Le vivant lui-même ne cesse de changer.

Les espèces apparaissent, disparaissent, s’adaptent, migrent. Les végétations se transforment. Les sols naissent, évoluent et disparaissent. Les paysages changent.

La Nature n’est pas une photographie. C’est un système en mouvement permanent.

Et l’espèce humaine elle-même n’échappe évidemment pas à cette règle.


🌎 Alors, où est réellement le problème ?

Si le changement est une caractéristique fondamentale de la Terre, devons-nous simplement accepter toutes les transformations ?

Évidemment non.

Car il existe une différence fondamentale entre un système naturel qui évolue et un système que l’on perturbe brutalement de l’extérieur.

C’est peut-être ici que se trouve l’une des grandes questions de notre époque.

Le problème n’est peut-être pas que l’Homme transforme la Nature.

L’Homme transforme son environnement depuis qu’il existe.

Il cultive, construit, sélectionne des plantes et des animaux, détourne l’eau, façonne les paysages.

Le véritable problème pourrait être devenu l’ampleur, la vitesse et la multiplicité de nos interventions.

Nous intervenons désormais simultanément sur presque tous les grands équilibres de la planète :

  • atmosphère ;
  • climat ;
  • forêts ;
  • sols ;
  • eau ;
  • océans ;
  • biodiversité ;
  • cycles de l’azote et du phosphore ;
  • occupation des terres ;
  • artificialisation des sols ;
  • flux de matière et d’énergie.

Et surtout, tous ces systèmes communiquent entre eux.


⚠️ Nous avons peut-être oublié que tout est relié

Prenons simplement un sol agricole.

Lorsqu’un sol est labouré et laissé nu, nous ne faisons pas uniquement disparaître une couverture végétale.

Nous modifions en même temps :

le sol → l’eau → la température → la vie biologique → le carbone → l’érosion → la photosynthèse → l’atmosphère.

Le sol nu reçoit le rayonnement solaire sans pouvoir le transformer efficacement en biomasse.

La pluie tombe sur une surface moins protégée.

L’eau peut ruisseler au lieu de s’infiltrer.

La température du sol peut augmenter fortement.

La matière organique peut être davantage exposée à la dégradation.

La vie biologique est perturbée.

Et l’érosion peut emporter une partie de ce capital lentement construit par le vivant.

Une seule intervention peut donc déclencher une cascade de conséquences.

C’est précisément pourquoi il est dangereux de considérer séparément le climat, l’eau, le sol et la biodiversité.


☀️ Le grand gaspillage : l’énergie solaire

Chaque jour, le Soleil apporte à la Terre une quantité gigantesque d’énergie.

Cette énergie est gratuite.

La plante sait en utiliser une partie grâce à la photosynthèse.

Elle transforme l’énergie lumineuse en matière organique.

Elle construit des feuilles, des tiges, des racines.

Elle nourrit les organismes du sol.

Elle contribue au cycle du carbone.

Elle participe au cycle de l’eau.

Elle refroidit les surfaces par évapotranspiration.

Elle crée de la biomasse.

Elle protège le sol.

Elle nourrit le vivant.

Alors pourquoi laisser le sol nu ?

C’est peut-être l’une des questions fondamentales de l’agriculture de demain.

Le problème n’est pas seulement ce que nous émettons.

Il faut également regarder ce que nous empêchons de fonctionner.

Chaque hectare laissé nu pendant plusieurs mois représente potentiellement une période durant laquelle la photosynthèse aurait pu travailler.

Chaque forêt détruite représente une machine biologique extraordinaire supprimée.

Chaque sol dégradé représente une partie du fonctionnement hydrologique et biologique du territoire qui disparaît.

Chaque hectare artificialisé sur une terre fertile retire définitivement une surface au fonctionnement du vivant.


🌱 Le SCV : travailler avec les mécanismes du vivant

C’est ici que les principes du Semis sous Couverture Végétale prennent tout leur sens.

Le SCV ne cherche pas à fabriquer artificiellement un nouvel équilibre.

Il cherche plutôt à remettre en fonctionnement des mécanismes que la Nature utilise depuis des millions d’années.

Dans une forêt, le sol n’est pratiquement jamais nu.

La végétation capte l’énergie solaire.

Les racines explorent le sol.

Les feuilles protègent la surface.

Les matières organiques retournent progressivement au sol.

Les organismes vivants transforment cette matière.

L’eau est captée, infiltrée, stockée et progressivement restituée.

Le système fonctionne grâce à une multitude d’interactions.

Pourquoi l’agriculture devrait-elle nécessairement fonctionner à l’inverse ?

Le SCV propose une autre voie :

sol couvert → racines vivantes → biodiversité → matière organique → infiltration → stockage de l’eau → photosynthèse → biomasse → fertilité.

Il ne s’agit pas de reproduire une forêt à l’identique.

Il s’agit de s’inspirer de ses principes de fonctionnement.


💧 L’eau : un autre exemple de notre ingérence

Nous parlons beaucoup de manque d’eau.

Mais avant de parler uniquement de quantité de pluie, il faudrait peut-être nous demander :

« Que faisons-nous de l’eau lorsqu’elle tombe ? »

Une même pluie peut avoir des conséquences très différentes selon l’état du territoire.

Sur un sol couvert, poreux et biologiquement actif, une partie importante de l’eau peut pénétrer dans le sol.

Sur un sol compacté ou fortement dégradé, une partie peut ruisseler, provoquer de l’érosion et quitter rapidement la parcelle.

La pluie n’est donc pas seulement une quantité reçue. C’est aussi une ressource qu’un système vivant doit savoir accueillir.

Cela rejoint une idée essentielle :

Nous ne maîtrisons pas la pluie. Mais nous pouvons largement influencer ce que le territoire en fait.


🦠 Et si nous arrêtions de vouloir tout contrôler ?

L’agriculture moderne a réalisé des progrès extraordinaires.

Mais elle a aussi parfois développé une logique consistant à vouloir contrôler séparément chaque élément :

une mauvaise herbe → un herbicide ;

un insecte → un insecticide ;

un problème de sol → un travail mécanique ;

un manque de fertilité → un apport ;

un manque d’eau → une irrigation ;

une maladie → un traitement.

Cette logique peut être efficace dans certaines situations.

Mais elle peut aussi nous faire oublier quelque chose de fondamental :

le vivant fonctionne en réseau.

Une plante n’est pas isolée de son sol.

Le sol n’est pas isolé de l’eau.

L’eau n’est pas isolée du climat.

Le climat n’est pas isolé de la végétation.

La végétation n’est pas isolée de la biodiversité.

Tout communique.


🌿 Ne pas figer la Nature, mais préserver sa capacité d’adaptation

Il ne s’agit donc pas de rêver d’un climat immobile.

Cela n’existe pas.

Il ne s’agit pas davantage de vouloir empêcher toute évolution de la Nature.

Cela serait impossible.

La véritable question pourrait être différente :

Sommes-nous capables de laisser aux systèmes vivants suffisamment de diversité et de résilience pour s’adapter aux changements ?

Une forêt diversifiée n’est pas immobile.

Un sol vivant n’est pas immobile.

Une prairie n’est pas immobile.

Une parcelle en SCV n’est pas immobile.

Tout évolue.

Mais ces systèmes disposent d’une extraordinaire capacité d’adaptation parce qu’ils sont diversifiés, connectés et biologiquement actifs.


🌍 L’homme contre la Nature ? Peut-être une mauvaise question

Pendant longtemps, nous avons opposé l’Homme et la Nature.

Comme si nous devions choisir entre deux camps.

Mais l’Homme fait partie de la Nature.

La véritable question est peut-être plutôt :

Quel type d’interaction voulons-nous avoir avec le système vivant dont nous dépendons ?

Une agriculture qui détruit pour produire ?

Ou une agriculture qui produit en renforçant progressivement son capital biologique ?

Un sol considéré comme un simple support mécanique ?

Ou un sol considéré comme un organisme vivant ?

Une pluie considérée comme une contrainte ?

Ou comme une ressource à capter et à stocker ?

La biodiversité considérée comme une contrainte ?

Ou comme une force productive ?


🌱 La leçon du SCV

C’est peut-être là que se trouve l’une des grandes leçons laissées par Lucien Séguy.

Observer avant d’intervenir.

Comprendre avant de corriger.

S’inspirer du fonctionnement du vivant plutôt que chercher systématiquement à le remplacer.

Le modèle n’est pas une machine.

Le modèle est la Nature.

Une forêt n’a pas besoin de labour pour produire de la biomasse.

Elle ne laisse pas son sol nu.

Elle recycle en permanence sa matière organique.

Elle utilise l’énergie solaire.

Elle mobilise une extraordinaire diversité biologique.

Elle capte et redistribue l’eau.

Elle évolue sans cesse.

Elle n’est pas stable.

Elle est résiliente.

Et peut-être est-ce justement cela que nous devons rechercher en agriculture :

non pas la stabilité absolue, mais la résilience.


🌎 La Nature change, à nous de changer notre regard

Aucun climat d’hier ne reviendra exactement.

Aucun climat de demain ne sera identique à celui d’aujourd’hui.

La Terre continuera d’évoluer.

Les espèces continueront d’évoluer.

Les paysages continueront d’évoluer.

Et l’Homme continuera lui aussi d’évoluer.

Le changement n’est donc pas l’ennemi.

La question est plutôt de savoir si nous accélérons certaines transformations au point de dépasser les capacités d’adaptation des systèmes vivants dont nous dépendons.

Peut-être que le véritable défi du XXIᵉ siècle n’est pas de mettre la Nature sous contrôle.

Peut-être est-il au contraire de réapprendre à travailler avec elle.

Moins détruire.

Moins artificialiser.

Moins laisser les sols nus.

Mieux capter l’eau.

Maintenir la photosynthèse.

Restaurer la vie des sols.

Multiplier les plantes.

Associer les cultures.

Protéger la biodiversité.

Et surtout, accepter que nous ne maîtrisons pas tout.

Car la Nature n’est pas un système que nous devons rendre parfaitement stable.

C’est un système vivant auquel nous devons apprendre à appartenir.


« La Nature ne cherche pas la stabilité. Elle cherche en permanence l’adaptation, l’équilibre dynamique et la vie.
L’agriculture de demain ne devrait peut-être pas chercher à contrôler davantage la Nature, mais à mieux comprendre ses mécanismes pour produire avec elle. »

Et si nos paysages participaient à faire la pluie ?

10 septembre 2026 | Actualité, Articles scientifiques

Ce que nous apprend une revue scientifique sur les liens entre végétation, sols et précipitations.

Les sols, la végétation et l’eau sont intimement liés. Et cette relation influence aussi les précipitations. C’est l’un des enseignements majeurs de l’étude « Étude de l’impact de l’usage et du changement d’usage des sols sur le recyclage de l’humidité et les régimes de précipitation », publiée en 2021 par Sofie A. te Wierik, Erik L. H. Cammeraat, Joyeeta Gupta et Yael A. Artzy-Randrup, et traduite en français par Fanny Morizot pour le compte de l’association Pour une hydrologie régénérative.

Cette revue de 99 études scientifiques s’intéresse à un phénomène encore trop peu pris en compte : le recyclage continental de l’humidité. Une partie de l’eau présente dans les sols et les végétaux retourne dans l’atmosphère par évaporation et transpiration, puis peut être transportée par les vents avant de contribuer à de nouvelles précipitations, parfois très loin de son lieu d’origine.

Les grandes idées clés à retenir

1. L’eau ne fait pas que « tomber du ciel » : les paysages participent à fabriquer la pluie

L’une des idées fondamentales de l’article est que la végétation joue un rôle actif dans le cycle de l’eau.

L’eau verte — l’humidité du sol disponible pour les végétaux — est au cœur de cette dynamique. La végétation agit notamment sur l’infiltration, le stockage de l’eau, l’évaporation et la transpiration. Une partie de cette eau retourne ensuite dans l’atmosphère et peut contribuer à des précipitations plus loin.

À l’échelle mondiale, l’article rappelle qu’une part importante des précipitations continentales est ainsi régulée par la végétation. Le changement de couverture des sols peut donc modifier non seulement l’eau disponible dans le sol, mais aussi les régimes de pluie au-dessus et en aval des territoires concernés.

Le paysage n’est pas simplement un réceptacle de la pluie ; il participe au fonctionnement du cycle des précipitations.

2. Les précipitations sont connectées entre territoires

L’article montre que l’eau évaporée ou transpirée par la végétation peut être transportée par l’atmosphère sur des centaines, voire plusieurs milliers de kilomètres avant de retomber sous forme de pluie. Cela conduit à une notion particulièrement intéressante : le « bassin source des précipitations » (precipitationshed).

À l’image d’un bassin versant qui relie une source à un cours d’eau, le bassin source des précipitations désigne les territoires situés « en amont » qui contribuent, par leur évaporation et leur transpiration, aux précipitations reçues par un territoire donné.

Conséquence majeure : une modification du paysage peut avoir des effets hydrologiques très loin de l’endroit où elle se produit.

3. La déforestation peut enclencher des boucles de dégradation

La revue fournit des éléments montrant que la déforestation peut notamment réduire les précipitations locales, diminuer les précipitations sous le vent, perturber le recyclage de l’humidité, intensifier les sécheresses, retarder le début de la saison des pluies et, dans certaines situations particulières, provoquer au contraire des augmentations locales de précipitations par des mécanismes microclimatiques.

L’un des phénomènes particulièrement intéressants est la boucle de rétroaction sécheresse–dégradation de la végétation : moins de végétation peut signifier moins d’évapotranspiration, moins d’humidité disponible pour l’atmosphère, davantage de sécheresse, puis une végétation encore plus vulnérable.

4. Se dire que « plus d’arbres = plus de pluie » est une simplification excessive

L’article ne dit pas que planter des arbres produit automatiquement davantage de pluie. Les effets de la végétation sur les cycles de l’eau dépendent du climat, de la topographie, de la disponibilité en eau, de la végétation et de sa localisation, de l’échelle spatiale, de la saison et des interactions complexes entre sol, végétation et atmosphère. 

La conclusion de la revue est donc prudente : la restauration de la végétation peut renforcer le recyclage de l’humidité dans certaines situations, mais les conditions dans lesquelles cela se produit restent à mieux comprendre.

5. Retenir l’eau dans les paysages peut avoir une dimension climatique

Dans les régions où l’eau est limitante, il existe des liens entre : sol vivant → infiltration → stockage de l’eau → végétation → évapotranspiration → humidité atmosphérique → précipitations.

Les auteurs soulignent notamment que, dans certaines régions sèches, retenir l’eau localement plutôt que favoriser son ruissellement rapide pourrait contribuer à renforcer les précipitations locales pendant certaines périodes.

Il faut cependant présenter cela comme un mécanisme étudié et dépendant du contexte, et non comme une relation automatique.

6. Les « hotspots » hydrologiques méritent une attention particulière

La revue identifie des zones où les interactions entre végétation, évaporation et précipitations semblent particulièrement importantes comme les zones de transition, les régions semi-arides et de mousson, les régions montagneuses, certaines zones situées le long des gradients océan–continent ou encore les zones de convergence atmosphériques.

Ces territoires pourraient constituer des zones stratégiques à protéger ou à restaurer, car leur dégradation pourrait avoir des conséquences hydrologiques dépassant largement leurs frontières.

7. Il apparaît nécessaire de changer d’échelle dans notre manière de gérer l’eau

La gestion conventionnelle de l’eau raisonne souvent en termes de pluie → parcelle → bassin versant → rivière → mer. 

L’article invite à compléter cette représentation par une autre dimension : sol → végétation → évapotranspiration → atmosphère → transport → précipitations → territoire récepteur.

Autrement dit, le bassin versant n’est pas le seul espace pertinent pour penser l’eau, il faut également considérer les connexions atmosphériques.

8. Une invitation à revoir les modes de gouvernance

Si un territoire situé « en amont atmosphérique » contribue aux précipitations d’un autre territoire, alors les décisions prises sur les sols ne concernent plus seulement leurs propriétaires ou leur bassin versant.

L’article propose trois grandes familles d’outils :

  • la planification spatiale, notamment pour protéger les zones sources importantes ;
  • les études d’impact, intégrant les effets hydrologiques à distance ;
  • la fixation de limites, par exemple pour éviter que l’augmentation de la productivité végétale ne consomme excessivement l’eau disponible.

Les auteurs insistent également sur la nécessité d’intégrer les arbitrages sociaux, environnementaux et transfrontaliers.

Restaurer les paysages : un enjeu hydrologique

L’étude apporte un enseignement essentiel : l’état des paysages participe au fonctionnement du cycle de l’eau.

C’est précisément ce qui nous intéresse dans l’approche de l’hydrologie régénérative. En restaurant la capacité des sols et des paysages à infiltrer, stocker, évaporer, transpirer et faire circuler l’eau, nous cherchons à retrouver des territoires capables de mieux réguler leurs échanges avec l’atmosphère et de renforcer leur résilience face aux sécheresses et aux excès d’eau.

L’enjeu n’est donc pas simplement de « gérer l’eau » lorsqu’elle arrive, mais de prendre soin des paysages qui participent à son cycle.

L’hydrologie régénérative défend une approche systémique : restaurer les sols, la végétation et les paysages, c’est aussi restaurer les fonctions hydrologiques qui les relient entre eux — et qui nous relient à l’eau, jusque dans l’atmosphère.

Avec une précaution importante : l’article fournit des arguments scientifiques solides en faveur d’une prise en compte de ces interactions, mais ne permet pas de transformer cette idée en recette universelle de restauration des pluies.

https://hydrologie-regenerative.fr/wp-content/uploads/2026/09/Wierik-VF-2021_mis-en-page-PUHR.pdf

Réflexions NATURE


Chapitre 1 – Introduction :

l’eau n’est jamais usée, elle est maltraitée

Nous vivons une contradiction permanente et absurde.
Tous les hivers, les mêmes territoires sont inondés. Tous les étés, les mêmes territoires se retrouvent à sec. On nous explique alors que « l’eau manque ». Pourtant cette eau est passée chez nous. Elle a simplement été évacuée le plus rapidement possible vers la mer au lieu d’être retenue, infiltrée et remise en circulation dans les terres.

L’eau n’est jamais réellement « usée ». Elle est maltraitée. Elle est jetée. Elle est empêchée de faire son travail.

Cette réflexion part de constats simples et anciens :

  • Plus les continents sont verts, plus ils ont d’eau.
  • Sans eau, le soleil devient notre ennemi.
  • La disparition de la couverture végétale des sols est à l’origine de la plupart des maux que nous observons sur la Terre et dans la terre.
  • L’augmentation des températures et du taux de CO₂ ne sont pas les causes premières de nos difficultés hydriques ; elles en sont souvent les conséquences de la désertification progressive des sols.

À ces constats s’ajoute un scandale silencieux : les matières organiques issues des effluents humains – qui sont des fertilisants essentiels à la vie des sols agricoles – sont massivement gaspillées. Au lieu de retourner aux terres pour les nourrir, les hydrater et les rendre performantes, elles sont rejetées dans les rivières et finissent dans la mer. Ce dossier primordial a toujours été très mal géré par nos décideurs. Il est d’ailleurs très mal vu dans les campagnes électorales, car il oblige à parler de budget impossible, d’égouts, de boues et de recyclage réel plutôt que de slogans électoralement porteur.

Pourtant, l’efficacité de la récupération des fertilisants en cycles fermés est la principale solution à notre sécurité alimentaire. Un sol vivant, hydraté, performant et robuste est capable de filtrer l’eau, de retenir l’humidité et de produire des aliments à haute valeur nutritionnelle. Un sol mort et sec n’a pas cette faculté… C’est pourtant exactement l’inverse de ce que nous organisons aujourd’hui en réduisant les cycles de l’eau.

L’objectif de ce document est de redonner aux citoyens les clés d’un minimum de compréhension du fonctionnement réel de la Nature. Il s’agit de remettre du bon sens dans les débats sur l’eau, les sécheresses, les inondations, l’agriculture, l’alimentation et l’avenir robuste de l’humanité.

La solution est limpide : faire l’inverse de presque tout ce qui a été fait pendant ces dernières années. Retenir l’eau dans les terres par tous les moyens possibles, recycler réellement l’eau et les matières organiques, au lieu de tout jeter à la mer.

En agriculture , les sols compactés sont une catastrophe pour la gestion de l’eau des cultures…


Chapitre 2 – Le sol vivant et la végétation :

La pompe, l’éponge et le fertilisant

Tout commence par le sol.Lorsqu’un sol est tassé, compacté, appauvri en vie biologique et en matière organique, l’eau de pluie glisse en surface. Elle ruisselle, érode, provoque des crues rapides et n’alimente ni les racines ni les nappes phréatiques.

C’est le schéma classique du sol mort ou mourant.

Lorsqu’un sol est vivant – structuré, aéré par les racines et les vers de terre, riche en matière organique, riche en activité biologique – l’eau descend, circule . Elle s’infiltre, est stockée, mise à disposition des plantes, et rejoint lentement les réserves souterraines ou peut même, dans certaines conditions remonter vers les racines des plantes par capillarité. Chaque goutte de pluie devrait idéalement passer par les sols. C’est la condition première d’un cycle hydrologique sain. Cela implique aussi de viser, autant que possible, aucun rejet direct en rivière des eaux qui pourraient s’infiltrer.La végétation joue un rôle encore plus actif. Elle fonctionne comme une pompe à eau infatigable.
Elle puise l’eau dans le sol, bien sûr. Mais elle utilise aussi une part conséquente de l’humidité de l’air : rosées, brouillards, pluies fines, moments d’hygrométrie favorable. Elle fait monter cette eau, la fait circuler, puis la restitue à l’atmosphère par transpiration.Cette circulation permanente entretient les cycles complexes de l’eau. Elle crée de la fraîcheur locale, de l’humidité relative, et participe au recyclage de l’eau à l’échelle géographique. Faire circuler l’eau avec la végétation n’est pas un accessoire : c’est ce qui maintient la vie.Mais un sol et son activité biologique ne reste vivant que s’il est nourri. Or les matières organiques issues des effluents humains sont précisément des fertilisants essentiels (azote, phosphore, potassium, carbone organique). Au lieu de les renvoyer aux sols agricoles pour les rendre plus robustes, plus capables de retenir l’eau et de produire des aliments de qualité, nous les gaspillons massivement. Les agriculteurs, eux sont capables de gérer correctement les effluents des animaux de leur élevage depuis longtemps, mais la société peut faire beaucoup mieux…Un sol privé de ces retours de matière organique s’appauvrit, se tasse, perd sa capacité de filtration et devient progressivement un désert.Un sol sec est un sol mort.
Un sol mort devient un désert.
Maintenir les sols en vie avec de l’eau et avec les fertilisants organiques recyclés n’est donc pas une option : c’est la base de la sécurité alimentaire et de la résilience.


Chapitre 3 – L’évaporation n’est plus un problème :

Elle est la base du cycle et de la solidarité géographique

Dans la représentation dominante, l’évaporation est souvent présentée comme une « perte ».
C’est une erreur fondamentale.L’évaporation (et plus précisément l’évapotranspiration) est le moteur du cycle de l’eau. C’est elle qui permet à l’eau de se déplacer, de créer de la solidarité géographique, de retomber plus loin sous forme de pluie. L’eau qui s’évapore ici ne disparaît pas : elle participe à la vie ailleurs.Plus un territoire est vert et vivant, plus il recycle l’eau, plus il en conserve localement, et plus il en envoie vers d’autres régions. C’est une loi ancienne, observable sur tous les continents. Les grands déserts et les zones dévegetalisées montrent exactement l’inverse : l’eau y circule mal, s’évapore brutalement ou ruisselle sans profiter au sol.La sécheresse n’est donc pas seulement un manque de pluie.
C’est d’abord un manque de circulation de l’eau.
Et cette circulation dépend directement de la présence de sols vivants, hydratés et nourris en matière organique.


Chapitre 4 – Le grand dysfonctionnement urbain :

Le « tout-à-l’égout » est un « tout-à-la-rivière » qui gaspille l’eau et les fertilisants

Les villes gèrent-elles correctement l’eau (et les matières organiques) que la campagne et les habitants leur confient ?
La réponse, aujourd’hui, est non.Recycler l’eau ne signifie pas l’évacuer et la jeter. Or c’est exactement ce que font la plupart des agglomérations françaises. Dès qu’il pleut un peu fort, les stations d’épuration saturent. Elles se vident alors directement dans les rivières. Ce n’est pas un accident exceptionnel : c’est le fonctionnement normal du système unitaire encore largement dominant. À chaque pluie, partout en France, c’est le même scénario.Des millions de mètres cubes d’eau et des millions de tonnes de matière organique sont ainsi rejetés chaque année dans les cours d’eau au lieu d’être recyclés vers les sols agricoles. Les stations d’épuration « à la française » ne traitent par ailleurs quasiment pas les médicaments et de nombreux micropolluants. Le résultat est une contamination chronique de nombreux territoires. On préfère souvent ne pas en parler, car ce dossier est politiquement très sensible et très mal vu en période électorale.Cette logique a une double conséquence catastrophique :

  1. Les prélèvements d’eau ne sont pas rendus aux bassins versants. Ils sont jetés en rivière après un traitement sommaire, puis finissent dans la mer. Les nappes phréatiques baissent non pas parce qu’il n’y a plus d’eau, mais parce que l’eau n’est plus recyclée là où elle devrait l’être.
  2. Les matières organiques et les fertilisants essentiels (azote, phosphore, etc.) sont perdus pour les sols agricoles. Au lieu de nourrir la terre qui nous nourrit, ils polluent les rivières et les mers.

Le « tout-à-l’égout » est devenu un « tout-à-la-rivière » qui aboutit à la mer. C’est une désertification organisée des sols agricoles et un gaspillage massif de fertilisants naturels. Ce dossier primordial a toujours été très mal géré par nos décideurs, précisément parce qu’il oblige à sortir des discours confortables.


Chapitre 5 – L’eau qui manque l’été est toujours passée l’hiver – et les fertilisants aussi

Tous les hivers, la France laisse partir à la mer environ dix fois plus d’eau que l’ensemble de ses besoins annuels.
Avec cette eau partent aussi les matières organiques et les nutriments qui auraient dû retourner aux sols.On est inondé l’hiver et à sec l’été aux mêmes endroits. Dans ces conditions, affirmer que « l’on manque d’eau » est une mystification. Tant qu’il y a des inondations, c’est qu’il n’y a pas assez de rétention. Après les feux de forêt viennent les inondations, et l’on recompte les morts et les milliards d’euros de dégâts.L’eau qui nous manque l’été est toujours passée par chez nous l’hiver.
Elle a simplement été accélérée vers la mer au lieu d’être ralentie, stockée, infiltrée… et enrichie des fertilisants organiques qui auraient permis aux sols de la retenir et de la valoriser.


Chapitre 6 – Histoire et perte du bon sens

Les périodes chaudes et sèches ne sont pas le monopole du XXIe siècle.
Les cartes de Cassini (fin XVIIIe – début XIXe siècle) montrent un paysage français déjà parsemé de nombreux étangs, mares et zones humides qui servaient de réserves et de régulateurs naturels.

En quelques années seulement, la politique de « continuité écologique » des cours d’eau, appliquée de façon souvent dogmatique, a fait disparaître des milliers d’ouvrages qui ralentissaient l’eau, créaient des retenues et favorisaient l’infiltration. On a ainsi ruiné des millénaires de bon sens hydrologique et paysan.Ce qui était autrefois considéré comme de la sagesse (retenir l’eau, créer des réserves, maintenir des zones humides, retourner la matière organique à la terre) est devenu suspect. Ce qui accélère le départ de l’eau et des fertilisants vers la mer a été présenté comme un progrès écologique.


Chapitre 7 – Irrigation, réserves et maintien de la vie des sols : sécurité alimentaire et valeur nutritionnelle

On ne construit pas des retenues « pour les sécheresses ».
On les construit d’abord pour les inondations qui coûtent des milliards chaque année.On ne construit pas des « bassines pour les agriculteurs ».
On construit des bassins de rétention pour mettre enfin les villes aux normes, recycler l’eau et les matières organiques, cesser de polluer rivières et mers, et rendre cette eau et ces fertilisants aux terres. On aimerait voir aussi les villes verdir et investir dans du stockage d’eau brute pour aussi participer à l’amélioration des cycles hydriques. L’irrigation agricole n’est pas l’ennemie. Elle peut et doit faire partie de la solution pour l’« eau alimentaire ». Deux conditions sont essentielles :

  • augmenter fortement son efficacité ;
  • ne pas l’interdire en cours de cycle cultural non achevé.

Couper l’eau à une culture déjà engagée, c’est gaspiller l’eau déjà utilisée et compromettre la production. Mieux vaut « plus d’eau efficace, plus longtemps ».Mais l’eau seule ne suffit pas. Un sol performant, robuste, capable de filtrer l’eau et de produire des aliments à haute valeur nutritionnelle a besoin de matière organique. Les effluents humains, correctement traités et recyclés, sont précisément ces fertilisants essentiels. Les gaspiller est une faute stratégique majeure pour la sécurité alimentaire.Ceux qui végétalisent l’été en constituant des réserves l’hiver (en particulier les agriculteurs qui nous nourrissent et nous climatisent) ne devraient pas être criminalisés. Ceux qui jettent l’eau douce et la matière organique en mer devraient l’être.Un sol sec est un sol mort.
Un sol privé de retour de matière organique est un sol qui meurt à petit feu.
Maintenir les sols en vie avec de l’eau et avec les fertilisants recyclés est la pratique de tous les pays qui veulent réellement la sécurité alimentaire et des populations en bonne santé.


Chapitre 8 – La seule voie cohérente : retenir, recycler l’eau et les fertilisants, verdir

La solution est unique et cohérente :

  1. Mettre les villes aux normes (séparation des réseaux, rétention à la source, traitement réel des micropolluants, et surtout récupération efficace des matières organiques et des fertilisants).
  2. Retenir l’eau dans les terres par tous les moyens possibles.
  3. Restaurer massivement la couverture végétale des sols.
  4. Cesser de jeter l’eau douce et la matière organique à la mer.
  5. Fermer les cycles : l’eau et les fertilisants doivent retourner aux sols agricoles.

Une simple mise aux normes des agglomérations, centrée sur le recyclage réel de l’eau et des fertilisants, réglerait une grande partie du problème. On aurait alors collectivement trop d’eau plutôt que pas assez, et des sols plus vivants, plus hydratés, plus performants et plus capables de produire des aliments de qualité nutritionnelle élevée.À l’inverse, continuer à couper l’eau aux agriculteurs et à accélérer l’évacuation vers la mer, c’est préparer des déserts sans eau et sans vie, et finir par manger de la poussière.Pour vendre ce qui est gratuit, il faut organiser les pénuries. La « guerre de l’eau » telle qu’elle est menée depuis des années a fait perdre à la France des dizaines d’années et des milliards d’euros… dans un pays où même les pompiers manquent de réserves d’eau. Ce dossier des stations d’épuration et du retour des fertilisants aux sols reste soigneusement évité dans les campagnes électorales, alors qu’il est central pour notre avenir.


Chapitre 9 – Conclusion et appel citoyen

L’eau qui nous manque l’été est toujours passée par chez nous l’hiver.
Les fertilisants qui manquent aux sols agricoles sont tous les jours jetés à la rivière.Le choix qui s’offre à nous est clair :
continuer à accélérer le départ de l’eau et des matières organiques vers la mer,
ou enfin les retenir, les recycler et les faire travailler avec les sols vivants et la végétation.Mettre les villes aux normes, restaurer la rétention, verdir massivement, récupérer les fertilisants essentiels issus des effluents humains et cesser de montrer du doigt ceux qui maintiennent la vie dans les sols : voilà le chemin du bon sens.Ce livre blanc n’est pas un texte technique réservé aux spécialistes. C’est un outil citoyen. Il vise à augmenter les connaissances de chacun pour que les débats publics cessent d’être des combats de slogans et redeviennent des discussions sur le fonctionnement réel de la Nature.Un sol vivant, hydraté, nourri en matière organique recyclée, est capable de filtrer l’eau, de résister aux extrêmes et de nous nourrir correctement.


C’est la principale solution à notre sécurité alimentaire et à la robustesse de notre avenir.L’eau est recyclable à l’infini.
Les fertilisants organiques aussi.
Encore faut-il cesser de les jeter.

Paysannature .